Jean-Louis Laville, Antonio David Cattani : « L'autre économie, enjeux pratiques et conceptuels », dans : « Dictionnaire de l'autre économie ».
Les politiques néolibérales font confiance au marché pour remplacer les régulations étatiques. La conséquence en est que les inégalités s'aggravent. Face à cette dégradation, une solution semble être de ne pas accorder trop d'importance à l'économie. Mais on ne peut pas cantonner l'économie, car elle envahit les superstructures. La visée d'une l'autre économie s'avère donc nécessaire.
Si l'encastrement politique de l'économie est l'inscription des activités économiques dans des règles garanties par le pouvoir politique, l'actualité se caractérise par le désencastrement de l'économie. Autrement dit, l'autorité politique émancipe l'économie d'un certain nombre de règles qui l'encadraient. On passe d'un marché existant à l'intérieur de règles au système de marché où la recherche du gain est mené à partir d'un rapport contractuel fondé sur le seul calcul monétaire. Selon l'hypothèse que les intérêts sont porteurs d'harmonie, l'économie prend plus de part à la régulation sociale. Le pouvoir politique se met au service de ce capitalisme utopique selon lequel le système de marché est autorégulateur. Le domaine du politique se rétrécit, selon une vision minimaliste et subsidiaire du rôle de l'action politique. La mission étatique se résume à l'obtention des conditions nécessaires au fonctionnement optimal du marché. L'économie apparaît comme une activité indépendante concernant les objets matériels et consistant à rechercher par l'acquisition de ces objets la satisfaction des besoins, dans un contexte de rareté. Le marché concurrentiel semble être la voie normale d'expression des préférences des individus, et le moyen de réaliser ces préférences au meilleur coût.
Au début du capitalisme, la rationalité instrumentale alliée à l'idéologie du progrès permet une expansion matérielle qui se croit illimitée. Mais bien vite les conflits sociaux montrent que l'horizon du marché auto régulateur ne peut pas être atteint.
Le réencastrement politique de l'économie est alors expérimenté par les régimes communistes, mais l'utopie communiste d'une société sans marché oublie que la congruence entre intérêt et individuation confère au marché une légitimité, et par les social-démocraties. La stabilité apportée par l'État keynésien et l'élargissement de la sphère soustraite au marché par l'État providence apportent de la sécurité et des revenus, mais la solidarité, alimentée par les prélèvements sociaux, est dépendante des performances de la croissance marchande, et la gestion des services publics est tenue à l'écart des salariés et des usagers, à un moment où il y a une demande de personnalisation des services, d'autonomie, de responsabilité et de convivialité.
La révolution informationnelle favorise l'internationalisation des échanges et l'industrialisation de certains pays, d'où une intensification de la concurrence et une déstabilisation du compromis des sociétés salariales nationales. C'est l'occasion. La déréglementation et la dérégulation désencastrent à nouveau l'économie, ces options politiques néolibérales se transformant petit à petit en évidence partagée.
La construction néolibérale évince de son analyse une partie de l'économie réelle, ou en détourne le sens. Par exemple elle nie toutes les pratiques qui, ayant une composante économique, s'appuient sur la solidarité, cette puissance d'intégration sociale.
Il faut créer des débats publics permettant une invention économique fondée sur la solidarité démocratique. Il faut redonner à voir les logiques économiques qui ont été marginalisées.
Au niveau pratique, il faut prendre en compte toutes les dimensions de l'économie et tenir compte des expériences qui contestent le caractère inéluctable de la mondialisation actuelle. Les revendications « antiéconomiques » doivent faire place à une vision critique articulée à la construction d'une « alteréconomie ». Cette construction d'une autre économie tire profit des expériences passées et présentes. Comme expériences passées, il y a toutes les expériences de démarchandisation de nombreuses activités par l'État providence. Comme expériences présentes, il y a tous les comportements solidaires qui sont introduits dans les comportements économiques quotidiens.
Au niveau théorique, il faut prendre en compte les conceptualisations qui admettent l'étude de toutes les formes de l'agir économique et l'étude des cadres institutionnels dans lesquels ces formes s'exercent. Il n'y a pas que la rationalité qui puisse être mise en commun. Il y a des principes légitimes pouvant définir un cadre commun de jugement. Passer de la rationalité à la légitimité, c'est admettre la force structurante de la solidarité, de la convention et du droit dans la coordination des groupes et dans l'établissement d'ordres sociaux stabilisés.