Tchétchénie : une affaire coloniale

Anne Le Huérou, Aude Merlin, Amandine Regamey, Sylvia Serrano : « Tchétchénie : une affaire intérieure ? Russes et Tchétchènes dans l'étau de la guerre », éditions Autrement, 2005.

Colonisation et extermination en Tchétchénie

La conquête du Caucase par la Russie commence en 1818. En 1859 la Tchétchénie est annexée à la Russie. Au cours de la guerre coloniale, la moitié des Tchétchènes sont exterminés, tandis que de nombreux Tchétchènes s'exilent en Turquie.

La conquête du Caucase par la Russie commence en 1818. En 1859 la Tchétchénie est annexée à la Russie. Au cours de la guerre coloniale, la moitié des Tchétchènes sont exterminés, tandis que de nombreux Tchétchènes s'exilent en Turquie.

La Tchétchénie soviétique d'avant 1944

En 1921, la Tchétchénie est intégrée dans la république soviétique autonome des Montagnes. Est créé un État tchétchène, avec un territoire, une capitale, une langue, une presse et la formation d'une élite. En 1922, cette république est dissoute. Est alors créée la région autonome de Tchétchénie. En 1924, est créée la région autonome d'Ingouchie. En 1934, les deux régions sont associées en la région autonome de Tchétchénie Ingouchie. En 1936 est créée la république soviétique autonome de Tchétchénie Ingouchie.

La déportation des Tchétchènes

En février 1944, les Tchétchènes sont déportés au Kazakhstan. Un tiers de la population (170 000 personnes) meurt, pendant le transport ou après l'arrivée en Asie centrale. La république est abolie, les cimetières et lieux de culte détruits. L'accusation de collaboration collective avec les nazis ne repose que sur quelques cas isolés et sur le sentiment des dirigeants russes que, comme les Ukrainiens les Biélorusses, les Tchétchènes, opposants depuis 1920, pouvaient voir dans les nazis un moyen de se débarrasser des communistes. Face à des dizaines de milliers de Tchétchènes engagés contre l'envahisseur allemand, seuls quelques individus ont pu matériellement collaborer avec les nazis. De toute façon, les nazis n'avaient pas dépassé le district nord-ouest de la Tchétchénie. En février 1944, des milliers de soldats tchétchènes sont rappelés chez eux pour participer à la déportation.

En février 1944, les Tchétchènes sont déportés au Kazakhstan. Un tiers de la population (170 000 personnes) meurt, pendant le transport ou après l'arrivée en Asie centrale. La république est abolie, les cimetières et lieux de culte détruits. L'accusation de collaboration collective avec les nazis ne repose que sur quelques cas isolés et sur le sentiment des dirigeants russes que, comme les Ukrainiens les Biélorusses, les Tchétchènes, opposants depuis 1920, pouvaient voir dans les nazis un moyen de se débarrasser des communistes. Face à des dizaines de milliers de Tchétchènes engagés contre l'envahisseur allemand, seuls quelques individus ont pu matériellement collaborer avec les nazis. De toute façon, les nazis n'avaient pas dépassé le district nord-ouest de la Tchétchénie. En février 1944, des milliers de soldats tchétchènes sont rappelés chez eux pour participer à la déportation.

En 1957, la république est rétablie, les Tchétchènes reviennent.

La première tentative de sécession

En 1990, est proclamée une déclaration de souveraineté de la Tchétchénie.

En 1990, est proclamée une déclaration de souveraineté de la Tchétchénie.

Les Tchétchènes nationalistes veulent la maîtrise du pétrole. Ils ont le sentiment d'une exploitation coloniale, puisque les postes économiques de haut niveau ne sont pas attribués à des cadres tchétchènes. Le mouvement indépendantiste cherche à identifier et à construire l'essence de la société tchétchène, la tchétchénéité, dépouillée de ses vestiges soviétiques.

En octobre 1991, le général Doudaev est élu. Le 1 novembre 1991, c'est la déclaration d'indépendance. Le 8 novembre 1991, Moscou juge cette proclamation illégale et impose l'état d'urgence. En décembre 1991, par référendum, l'Ingouchie se sépare de la Tchétchénie.

Avec l'effondrement de l'URSS, la Russie devient État à part entière sur la scène internationale et URSS en miniature, dans la mesure où le nouvel État comporte des territoires et des républiques autonomes, dont certains aspirent à l'autonomie ou à la souveraineté. Eltsine encourage l'autonomie pour faire de ces territoires et de ces républiques ses alliés contre Gorbatchev, mais, une fois vainqueur, il s'oppose à toute sécession. Cependant, cherchant à nouveau des alliés, cette fois-ci dans sa lutte contre le Soviet suprême de la fédération de Russie, en mars 1992, Eltsine accorde des souverainetés d'État dans la Fédération de Russie, avec des prérogatives en matière constitutionnelle, économique et de commerce extérieur. La Tchétchénie refuse de signer ce traité de la Fédération de Russie et se dote d'une Constitution. Le premier retrait des troupes russes a lieu en juillet 1992. En avril 1993, Doudaev dissout le Parlement, le Conseil constitutionnel et le ministère de l'Intérieur. En décembre 1993, la Tchétchénie ne participe pas au référendum russe sur la constitution fédérale.

Le mouvement indépendantiste et le système soufi

Doudaev cherche à revitaliser le clan, en s'entourant d'un conseil d'une trentaine de sages, représentant des clans. Chacun part à la découverte de son clan. Chacun des clans est associé à une montagne d'origine. La centaine de clans sont regroupés en tribus.

La vision de la société idéale est celle d'une société unie grâce à la « vengeance de sang » ou « dette de sang » . Le meurtre entraîne une vengeance de la famille, ce qui est dissuasif.

La mise en avant d'appartenances et de solidarités traditionnelles dissimule des stratégies de mainmise sur les ressources économiques. L'attribution de ressources gigantesques à des familles plus qu'à d'autres peuvent susciter de violents dénouements impliquant le recours à la « dette de sang ».

Les idées de liberté et d'organisation affranchie de toute tutelle extérieure priment dans le projet indépendantiste. Être libre signifie être débarrassé de la colonisation russe, donc des troupes russes, donc de la guerre.

Il y a la concurrence pour le prestige, avec des tensions, la valorisation de soi, la bravade, mais cela est dépassé par la nécessité de l'unité face à l'ennemi. Chaque Tchétchène est rattaché à une confrérie intégrée dans le système soufi. Les pratiques ne vont pas au-delà d'un rituel chanté et dansé et de pèlerinages ponctuels. Le système religieux est en crise : respect relatif du ramadan, consommation d'alcool, connaissance d'une ou de deux prières au plus. Comme les dignitaires soufis collaborent avec les autorités russes, ils sont discrédités. De plus, ils n'ont pas de formation théologique. Les confréries jouent un rôle dans les funérailles. Elles ont une dimension identitaire plus que religieuse ou politico-militaire.

La première guerre de Tchétchénie

En novembre et décembre 1994, le coup de force de l'opposition pro-russe contre Doudaev, puis le bombardement de Grozny et l'entrée des troupes russes sur le territoire tchétchène, commencent la première guerre de Tchétchénie.

Le souvenir de la déportation de 1944 et la crainte d'une nouvelle extermination sont présent à l'esprit des Tchétchènes.

En juin 1995, la prise d'otages dans le sud de la Russie par Bassaïev est suivie d'un accord de cessez-le-feu en août 1995. Les combats reprennent en décembre 1995. Le 6 août 1996, Grozny est repris par les combattants tchétchènes. Le 31 août 1996, un accord de paix est signé par l'envoyé d'Eltsine avec Maskhadov. L'accord de paix envisage un référendum avant fin 2001.

L'entre-deux-guerres

En janvier 1997 Maskhadov est élu président devant Bassaïev, dans des élections supervisées par le OSCE.

En janvier 1997 Maskhadov est élu président devant Bassaïev, dans des élections supervisées par le OSCE.

Commence une période de chaos économique et politique, avec des prises d'otages et la montée de courants radicaux contestant Maskhadov. Pendant un certain temps, Maskhadov et les sécularistes, auxquels se rallient les soufis, en particulier le mufti Kadyrov, dominent les islamistes, mais, avec la deuxième guerre, les islamistes prennent le dessus. Les islamistes sont jeunes. Ils mettent en cause l'autorité des anciens et des confréries. Ils sont liés à des groupes criminels locaux.

L'islamisme

Les islamistes sont peu à peu intégrés dans le discours identitaire de la résistance, du fait de leur faiblesse idéologique, de la fluidité de leurs allégeances, du fait de la participation commune à la résistance. L'islam reste un élément clé de la résistance politique, militaire et culturelle. La rhétorique islamiste devient la seule manière de maintenir un projet national. L'islam, autrefois marqueur d'identité séculier, devient une idéologie religieuse servant le discours national, qui s'alimente de la rhétorique du Jihad international.

La guerre en Tchétchénie présente certains traits similaire à ceux d'autres conflits dans le monde musulman. Ces traits communs sont largement accentués par les médias, qui évoquent, par exemple, une « palestinisation » du conflit. En fait, ce sont les Tchétchènes qui sont pris en exemple par les Palestiniens. Il faut se garder d'une interprétation culturaliste du conflit, selon laquelle des problèmes identiques seraient en jeu dans différents pays musulmans, voire qu'il y aurait des modes de combat spécifiquement islamiques, au détriment de l'histoire nationale et des spécificités locales. Le discours de victimisation postcoloniale qui fait sens dans le monde arabo-musulman, n'a pas cours en Tchétchénie, où on reste dans un discours national de crainte d'une extermination en raison de l'appartenance ethnique et non de l'appartenance musulmane.

Le recours à la symbolique religieuse n'est pas systématique. En effet, la mise en avant du religieux n'est pas le fait de toute la résistance. Les partisans de Maskhadov comprennent le caractère suicidaire de toute affiliation symbolique avec les Jihadistes, avec les prises d'otages ou avec les attentats suicides. Les revendications restent ancrées dans une problématique de conflit national : retrait des troupes russes. Les cibles des résistants sont en Russie, non dans un Occident abstrait.

La présence d'étrangers islamistes et de camps d'entraînement est surestimé. Les fonds islamiques ont du mal à arriver. Les pays arabes ne reconnaissent pas la résistance tchétchène.

L'attitude occidentale.

L'Occident oscille entre la tentative d'endiguement de la Russie, par le grignotage de ses marges, et une stratégie misant sur ce qui reste de l'État le plus puissant de la région, pour construire des coopérations antiterroristes ou une alliance entre l'Europe et la Russie.

La défaite russe en Tchétchénie lors de la première guerre encourage l'implantation occidentale aux marges de la Russie.

L'attitude des républiques et régions voisines.

Dans le cadre de la Fédération de la Russie, les leaders des mouvements nationaux nord-caucasiens se satisfont d'une plus grande place accordée aux questions linguistiques et culturelles. Ils renoncent ainsi à l'indépendance. La violence de la répression en Tchétchénie a d'ailleurs un effet dissuasif. Petit à petit, avec les attentats suicides et les prises d'otages, la cause tchétchènes se discrédite.

Les Etats sud-caucasiens, la Géorgie et l'Azerbaïdjan, ne veulent pas soutenir une revendication indépendantiste, alors qu'elles sont en lutte contre le séparatisme sur leur propre territoire.

La deuxième guerre de Tchétchénie : la « normalisation »

En août 1999, Poutine devient premier ministre. En septembre 1999 commence les bombardements russes et l'entrée des troupes russes sur le territoire tchétchène. En mars 2000, Poutine est élu président de la Fédération de Russie. En juin 2000, la Tchétchénie est sous administration présidentielle directe, avec Kadyrov comme chef de l'administration.

En août 1999, Poutine devient premier ministre. En septembre 1999 commence les bombardements russes et l'entrée des troupes russes sur le territoire tchétchène. En mars 2000, Poutine est élu président de la Fédération de Russie. En juin 2000, la Tchétchénie est sous administration présidentielle directe, avec Kadyrov comme chef de l'administration.

La deuxième guerre met en place une logique de profits de basse intensité, avec des rackets de soldats envers les civils. Cette logique explique en partie la poursuite de la guerre. Sur le terrain, les soldats ont intérêt à continuer la guerre.

Cependant, le discours nationaliste sur l'unité du peuple, sur l'héroïsme et la résistance ne trouve bientôt plus d'écho dans la population. Domine les souffrances partagées, les exactions contre les civils., le désespoir né de la violence extrême et de l'absence de perspectives, l'esprit de sacrifice, plus que de combat.

Une administration inféodée à Moscou est mise en place, avec certaines prérogatives. Elle dispose de forces de police. En 2003, elle organise un référendum sur une Constitution, et des élections. Dans cette Constitution, contrairement à la législation fédérale, le président peut être démis et la langue tchétchène n'est pas à égalité avec le russe. La Russie n'envisage donc que la soumission, le ralliement d'une partie des combattants et de l'opinion à la « normalisation ».

Devant une telle attitude de la Russie, seules des garanties internationales peuvent présenter une perspective d'avenir.

En mars 2004,.Poutine est réélu et Kadyrov meurt dans un attentat.

La Russie sans l'URSS

La citoyenneté soviétique disparue, il faut forger une identité commune. Il y a les « Russes ethniques », 80 % de population, et les « Russiens », l'ensemble de la population. Le nationalisme russe est peu développé. Jirinovski est plus un populiste qu'un nationaliste. Il n'y a pas de conscience nationale, d'identité nationale. Les habitants ne s'identifient pas au nouvel État. Les élites sont considérées comme corrompues. Le soutien à la guerre en Tchétchénie est mitigé.

L'idée de la Russie comme grande puissance et comme État en butte aux risques de démantèlement n'est pas au premier rang des préoccupations. Les gens s'inquiètent de leur sécurité personnelle et des problèmes économiques et sociaux. La fin de l'URSS, la baisse du niveau de vie, le démantèlement de l'appareil de production, l'impression que l'Occident trompe la nation russe avec la complicité des oligarques, l'inflation des biens importés, les crédits et les aides humiliants sont très mal vécus.

Sur le plan politique, les démocrates sont discrédités. La population veut de l'ordre, de la stabilité, de la sécurité. L'impression est que les pays occidentaux dominent en se drapant dans les droits de l'homme et que l'OTAN menace la Russie.

De plus, les Russes ont honte d'Eltsine, de son alcoolisme. Poutine redonne un sentiment de puissance en reprenant la guerre en Tchétchénie, en donnant l'image d'un homme jeune, efficace, sportif, capable de négocier d'égal à égal avec l'Occident. Le fait qu'il soit dénoncé par les démocrates et les défenseurs des droits de l'homme, le fait qu'il soit ferme sur les îles Kouriles ou sur Kaliningrad, et critique vis-à-vis de l'Occident, tout cela joue en sa faveur.

L'attitude des Russe vis-à-vis des Tchétchènes

Au XIXe siècle, en Russie, les Tchétchènes sont à la fois exaltés, quand on parle de la liberté et de la fierté des montagnards, et dévalorisés, quand on parle de la cruauté des barbares, qu'il faut civiliser. La première guerre de Tchétchénie actualise ces représentations. Certains mettent en avant le courage d'une Tchétchénie libre et résistante. D'autres parlent de la propension des Tchétchènes au trafic, à la criminalité, à la cruauté et à la trahison, du fait de l'accusation de collaboration avec les nazis. Face à l'ours russe, le loup tchétchène n'est plus le fier animal courageux, mais la bête cruelle qui incarne la barbarie. La Tchétchénie devient le bouc émissaire. Elle se voit attribué tous les péchés de la Russie. Elle devient un abcès de fixation pour la Russie, une menace pour le territoire et le régime.

Les conséquences de la guerre en Tchétchénie sur la Russie

La guerre en Tchétchénie est une sorte de laboratoire miniature pour l'expérimentation d'un système qui serait destiné à se diffuser dans toute la Russie, un laboratoire de fabrication d'un nouveau régime. Les deux guerres sont la conséquence de la difficulté à réformer l'État dans son ensemble. Réciproquement, la guerre a des effets sur les institutions et la société. L'information indépendante disparaît, à travers les pressions directes sur les médias, l'autocensure des journalistes, les décisions des dirigeants décidant de ne plus affronter directement l'exécutif. L'adversaire est criminalisé. Le pouvoir est renforcé par la mise au pas des régions. Les gouverneurs régionaux et les présidents des républiques fédérées sont nommés et non plus élus.

La situation en Tchétchénie est la réplique de la brutalité des comportements hérités des institutions totales soviétiques, du goulag et de l'institution militaire, réhabilités. L'opinion accepte la brutalité de ses soldats. L'armée est une école de violence. Les comportements xénophobes et racistes sont autorisés. Les libertés sont réduites. La guerre autorise ces pratiques et les diffuse.

Dernière mise à jour de cette rubrique le 14/04/2008

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