Les luttes pour la reconnaissance sont nécessaires avant toute recherche de consensus

Une théorie critique provoque l'autoréflexion et permet l'appropriation des raisons des luttes sociales.

 

L’opposition schématique du travail et de l’interaction

En première approximation, de manière élémentaire, le travail est l'action exercée par le sujet sur les objets ou la nature en général en vue de sa transformation, tandis que l'interaction est l'action des sujets les uns avec les autres. Le travail est guidé par des règles techniques qui dépendent d'une rationalité de type instrumental, orientée vers un résultat à obtenir et à produire. L’interaction est guidée par des règles communicationnelles portées par une rationalité orientée vers la reconnaissance et l'intercompréhension.

Alors que dans le travail l'objet est le pôle passif de la relation, dans le lien social, comme interaction entre sujets, l'activité doit être réciproque. La tendance sociale de l'homme est tendance à l'action réciproque, à l'influence réciproque, à l'acte réciproque de donner et de recevoir. La tendance sociale ne pousse pas à la subordination mais à la coordination. Il n'y a pas de lien social si l'un des pôles de la relation monopolise toute l'activité. Le travail est une action-sur, l'interaction une action-avec. Tandis que le travail est instrumentalisation de l'objectivité, l'interaction est coopération entre sujets. Dans cette optique qui oppose de manière schématique le travail et l'interaction, une relation se présentant sous la forme d'une domination ou d'une violence de l'un des membres de l'interaction sur l'autre est une invasion de la logique instrumentale dans la sphère de l'interaction, une perturbation de la logique interactive par contamination de la logique instrumentale.

 

Le travail peut être vu sur le modèle de l’interaction et de la réflexion, mais dans ce cas toute perspective émancipatoire est inutile

La production peut être conçue comme une interaction, l’objet étant conçu comme un partenaire, comme quelque chose que l’esprit peut se réapproprier, puisqu’il y a l’objectivation de l’esprit dans l’histoire et la subjectivation de la nature dans la maîtrise technique de la nature par l’homme. Ont soumet ainsi le travail au modèle interactionniste et interactif. On peut aussi comprendre la production matérielle sur le modèle de la réflexion, c’est-à-dire sur le modèle de la relation du sujet avec lui-même.

Les phénomènes de domination et de violence symbolique ou réelle sont compris comme des distorsions de la sphère de la réflexion dues à sa contamination par la logique instrumentale de la sphère de production. Le positif de la sphère de l’interaction est contaminé par le négatif de la sphère de production.

Le lien social est réduit au rapport réflexif du sujet avec lui-même, éventuellement étendu à l’intersubjectivité. Le lien social devient tellement transparent à lui-même que tout phénomène de domination n’est plus qu’une distorsion passagère aussitôt corrigible. Le phénomène de domination perdant toute consistance, toute perspective émancipatoire est inutile.

 

L’interaction et la réflexion peuvent être conçues sur le modèle du travail, mais dans ce cas les acteurs sociaux n’ont pas besoin d’agir, ils n’ont qu’à attendre le développement des forces productives

L'interaction peut-être aussi conçue sur le modèle de la production, considérée comme essentielle au développement de l'humanité, puisque les hommes commencent à se distinguer des animaux aussitôt qu’ils commencent à produire leur moyens d’existence et, pour cela, transforment la nature. L’histoire se laisse comprendre à partir du seul rapport instrumental à la nature, c’est-à-dire à partir du processus d’exploitation et de transformation de la nature. L’histoire est essentiellement celle du développement des forces de production. Le lien social est réduit à la dimension instrumentale du rapport productif à la nature par le médium du travail. Il y a une surestimation du travail, voire une sublimation du travail compris comme unique facteur possible de tout processus d’émancipation. Le travail serait porteur de normativité. Le travail aurait une dimension de libération par formation de soi et transformation de la nature.

La réflexion, comme relation du sujet avec lui-même, peut-être conçue non seulement sur le modèle de l'interaction mais aussi sur le modèle de la production. Dans ce dernier cas, l’autonomie de la réflexion est niée. Le double mouvement d’opposition et de reprise du posé, caractéristique de la réflexion, est conçu comme extériorisation d’une force et réappropriation des produits de cette force.

La dimension de la réflexion et de l’interaction médiatisée par le langage, où apparaissent les rapports de production, les idéologies et les théories critiques, ne coïncide pas avec la dimension de l’activité uniquement productrice et seulement instrumentale. L’idéologie, comme pathologie propre à la sphère de la réflexion et de l’interaction symboliquement structurée, n’est qu’un épiphénomène de la sphère du travail et de la production, production travaillée elle mène par la contradiction des forces productives et des rapports de production.

Le positif est la sphère de la production et des forces qui s’affirment en elle. Les illusions idéologiques de la réflexion se comprennent en les rapportant à la négativité interne à cette sphère productive, cette négativité étant interprétée comme contradiction des forces et des rapports de production.

La théorie réflexive et critique ne peut trouver une issue véritable et effective à la domination de classe que dans un nouveau développement des forces productives elles-mêmes, et non pas, ou en tout cas pas seulement dans le fait que des acteurs sociaux, par exemple le prolétariat, adoptent la théorie critique comme élément décisif de leur propre réflexion et de leur propre interaction symboliquement structurée. L’issue révolutionnaire, c’est-à-dire l’émancipation, n’est possible que dans la sphère même du travail sous la forme d’une intensification de la contradiction entre les rapports de production et les forces de production, elle-même due à un développement des forces de production. La théorie critique ne peut pas trouver de relais positif dans une réflexion critique qui serait le fait des acteurs sociaux eux-mêmes. Le rapport réflexif du sujet sur lui-même et l’interaction symbolique et langagière des sujets entre eux n’ont aucune efficacité pratique, toute perspective émancipatoire étant renvoyée au seul développement des forces productives.

 

Des sphères de vie et des rationalités artificiellement séparées

Il faut distinguer le monde vécu, la structure symbolique du monde vécu, les sphères privées de la vie portées par la famille, le voisinage, les associations, l'espace public des personnes privées et des citoyens, qui se reproduisent grâce à l'agir orienté vers l'intercompréhension, et le système, avec la rationalité systémique adaptée à la rationalité instrumentale qui règne dans la reproduction matérielle, en particulier dans l'économie et l'administration de l'État bureaucratisé.

On peut donc distinguer la rationalité de type instrumental et téléologique dans le rapport au monde objectif et à la nature, orientée vers une fin, la rationalité de type instrumental et stratégique, avec une coordination des actions, un engrenage des calculs stratégiques et une intercompréhension indirecte où dominent les effets que le langage peut produire et non l'usage du langage, dans les sphères du travail, de la production et de l'échange, et enfin la rationalité de type communicationnel et coopératif permettant la reproduction des structures symboliques du monde vécu, des traditions culturelles, en vue du consensus et de l'intercompréhension.

 

Une perspective non anthropologique mais uniquement linguistique proposant un idéal égalitaire de discussion publique et l’absence de lutte pour y arriver

Toute parole que nous proférons est un acte qui nous place dans la situation d'un proposant face à un partenaire à qui est offerte la possibilité d'adhérer ou non à la proposition. Cet acte de parole me place avec l'autre dans une relation d'interaction symétrique et égalitaire. Ma compétence langagière porte en elle l'idéal d'une relation entre égaux, par principe ouverte et accessible à tous. Il y a donc un potentiel normatif inhérent aux jeux de langage. Tout acte de parole anticipe une situation idéale de discussion publique que l'on étend comme à des égaux à tous les êtres doués de la compétence linguistique.

Les contraintes sociales, les dominations, les exploitations et violences sont des perturbations, des distorsions de la communication. Une interaction qui rend l'un des participants impuissant à se porter à la hauteur de la discussion témoigne que l'interaction est contaminée par des facteurs systémiques ayant leurs sources dans la sphère de la production. L'individu dominé expérimente sa domination comme répression de son potentiel communicationnel, c'est-à-dire de sa capacité à participer à une discussion publique portant sur la légitimité de l'ordre social, et comme monopolisation par le dominant du discours de légitimation.

Le dominé ne peut reconstituer un espace public de discussion par la violence, mais par le déclenchement d'une crise de légitimation, comme relance d'une discussion potentiellement ouverte à tous, visant l'obtention d'un consensus sur les normes de l'action sociale et sur les formes du lien social.

La lutte, les conflits et les violences sont donc marginalisés comme facteurs perturbateurs.

 

Il y a de la coordination et la communication dans le travail

L'activité instrumentale est toujours en même temps une activité coordonnée. Le choix des objets à produire, le choix de ceux qui doivent les produire sont conditionnés par la structure symbolique du monde vécu. Le travail est une activité communicationnelle autant marquée par la structure de l'interaction et de l'intercompréhension que l'acte de langage. L'individu au travail est porté par une demande de reconnaissance pour la contribution sociale de son activité et des produits de son activité, demande négociée intersubjectivement. Le collectif de travail, potentiellement étendu à la société entière, est un macrosujet travaillant sur le macro-objet de la nature. Mais le macrosujet est un ensemble de sujets travaillants dont les activités sont coordonnées, si bien que le travail est une activité largement communicationnelle.

 

L’expérience des acteurs sociaux est celle d’un déni de reconnaissance, si bien qu’ils manifestent d’abord une attente de reconnaissance avant de demander le respect des règles discursives permettant l’accord et le consensus

La domination rend impossible la discussion, du fait du mépris du dominant vis-à-vis du dominé, de la violence symbolique du discours du dominant. La dissymétrie des rapports effectifs peut-être telle que la situation égalitaire de discussion ne peut être actualisée, sinon dans des débats scientifiques, et encore. Les rapports de domination et d'autorité sont plutôt la règle. Le discours de domination se déploie comme un discours de légitimation usant de toutes les ressources de la violence symbolique. Il est efficace, car il exprime un déni initial de reconnaissance rendant impossible la situation idéale. Le destinataire fait l'expérience négative du mépris et du déni de reconnaissance, rendant impossible l'actualisation d'une discussion libre entre égaux.

Il n'y a pas répression du potentiel émancipatoire de l'échange discursif, mais négation de la dignité, mépris de la capacité à participer comme être moralement responsable et autonome, atteinte aux exigences d'une identité acquise par la socialisation ou d'un rôle socialement situé.

Les demandes et attentes de reconnaissance se manifestent avant les demandes que soient respectées les règles discursives permettant d'aboutir à un accord rationnel ou à un consensus obtenu sans contrainte.

Il faut tenir compte du point de vue des acteurs sociaux, de leurs perceptions, de leurs expériences et ne pas se contenter de la seule analyse des conditions discursives de l'interaction orientée vers l'intercompréhension sans contrainte, le point de vue à partir duquel se déploie une telle analyse ne pouvant être immédiatement le point de vue des acteurs sociaux. Par conséquent, la théorie critique fondée sur ce point de vue uniquement linguistique ne peut être immédiatement adoptée par les acteurs sociaux eux-mêmes.

La participation à l'interaction sociale s'engage sur une attente de reconnaissance partagée de l'identité personnelle, morale et sociale de chacun, du rôle et des prestations sociales de chacun. L'expérience de la domination est celle de la douleur d'une blessure morale qui va de l'atteinte à l'intégrité à l'atteinte à la dignité, soit une atteinte à une identité dans sa triple dimension affective, morale et sociale.

 

La discussion libre n’est pas possible sans le combat préalable pour la reconnaissance mutuelle des identités et des différences

Il y a nécessairement un combat pour la reconnaissance. L'attente déçue se réaffirme positivement dans la lutte et le conflit orientés vers l'obtention de la reconnaissance. L'expérience négative du mépris et du déni de reconnaissance étant première, l'interaction s'engage immédiatement comme lutte en vue de l'obtention de la reconnaissance. Le but de voir reconnu son identité ne peut être atteint que par le médium de la lutte et du conflit.

La lutte pour la reconnaissance n'est pas la volonté d'intégrer un ordre pacifié, mais la volonté d'affirmation de soi d'une identité parmi les identités, affirmation d'une différence et de l'irréductibilité d'une personnalité, affirmation d'un rôle social particulier apportant à la société une certaine prestation positive. Dans le lien social, à la différence de la discussion ou de la communication, la reconnaissance réunit en opposant, unifie et identifie en divisant et en exprimant la différence.

Le paradigme de la discussion part d'une réconciliation première, l'autre étant immédiatement un partenaire. Le paradigme de la reconnaissance part d'une situation première marquée par la dissension et le différend, d'une expérience de la méconnaissance sur la base à laquelle ne peut s'engager que la lutte et certainement pas une discussion présupposant l'égalité des partenaires, l'autre étant d'abord un adversaire imposant par la violence réelle ou symbolique un déni de reconnaissance, affichant son mépris pour les identités et les rôles sociaux.

 

C’est dans le travail que l’acteur social fait l’expérience du mépris social et c’est donc aussi dans la sphère du travail que se manifestent des exigences de reconnaissance et d’estime

La prévalence normative se situe du côté de l’interaction. C’est l’interaction qui est porteuse de la normativité sous la forme des attentes morales de reconnaissance, mais, en même temps, les expériences négatives du mépris social sont étroitement liées à la sphère du travail, à la manière dont le travail social est distribué, organisé et évalué dans et par la société.

Il n'y a pas de différence de nature entre le travail et l'interaction. Le travail joue un rôle fondamental dans la formation des identités. La formation de l'identité individuelle dépend de l'estime sociale dont bénéficie dans la société le travail que l'on effectue. Le travail est une activité portée par une attente morale de reconnaissance envers l'utilité et la dignité du travail que l'on effectue.

Avec un tel concept du travail, la théorie critique renforce son lien avec les acteurs effectifs de la critique sociale. La critique sociale mobilise et véhicule en effet une conception du travail qui inclue le besoin individuel de voir sa propre dignité socialement reconnue. De la sphère du travail social émane ainsi une demande, une exigence même d’estime sociale qui permet aux individus au travail de se rapporter de manière positive à leurs caractéristiques et à leurs capacités concrètes.

 

La préoccupation éthique qui doit être celle du combat politique

Le lien social doit permettre à chacun de se rapporter positivement à soi-même. Il doit permettre à chacun d'acquérir la confiance en soi, en tant qu’individu psychophysique dans le milieu familial et dans sa relation avec la mère, le respect de soi, en tant que personne ou sujet de droit, doué d'autonomie de jugement et capable de responsabilité morale, et l'estime de soi dans la participation au travail social, cette revendication de l’estime étant liée aux transformation du travail dans l’économie moderne, dans la mesure où l’exigence d’estime et de reconnaissance pour une activité est indissociable de l’effondrement des sociétés d’ancien régime qui fondaient la reconnaissance non sur l’estime mais sur l’honneur. Mais les exigences et les demandes orientées vers la réalisation individuelle, la dignité personnelle et l'estime sociale ne se réaliseront que par la lutte. C’est seulement dans et par la lutte que se conquièrent et se conservent la confiance en soi, le respect de soi et l’estime de soi.

 

Critère pour juger les luttes de reconnaissance : élargir la reconnaissance réciproque

Les luttes pour la reconnaissance ne sont pas toutes positives : les actes racistes commis par des groupuscules d’extrême droite peuvent être interprétés comme relevant d’une lutte pour la reconnaissance menée par de jeunes Blancs qui s’estiment socialement déclassés et qui réagissent à ce qu’ils pensent être des menaces pesant sur leur identité. Le critère de jugement doit être : les luttes doivent anticiper une situation qui élargisse et non restreigne les relations de reconnaissance réciproque.

Pratiquement, alors que les luttes pour la reconnaissance se fondent sur une expérience morale immédiate qui, généralement, n’est même pas discursivement articulée, et qui n’a pas besoin de l’être, elles doivent avoir des effets tels qu’elles doivent permettre à des groupes sociaux d’anticiper une situation sociale à venir caractérisée par une reconnaissance réciproque généralisée.

 

Réflexion des motifs de la lutte en raisons d’agir, permettant d’anticiper concrètement un élargissement de la reconnaissance réciproque

La théorie de reconnaissance à effectivement des effets pratiques. Elle produit des effets de libération par une incitation à l'autoréflexion, à un effort de réappropriation consciente des motifs de la lutte, motifs qui peuvent faire l'objet d'une thématisation explicite, ce qui permet de juger si ces motifs sont ou non orientés vers l'autoréalisation autonome de chacun dans une communauté idéale de la communication telle qu'on peut l'anticiper dans l'expérience de la reconnaissance réciproque. La théorie produit des effets pratiques consistant à provoquer les groupes à l'autoréflexion sur les raisons d'agir possédant une efficience et constituées par des intérêts pas forcément économiques, par exemple des intérêts moraux ou des attentes de reconnaissance.

Provoquer les acteurs à réfléchir leurs raisons d'agir, c'est leur permettre de ne plus agir en fonction de motifs les déterminant inconsciemment, c'est autoriser une réappropriation de ces motifs qui transforment ces derniers en raisons d'agir avec lesquelles et sur lesquelles on devient capable de s'expliquer intersubjectivement en anticipant une communauté idéale de communication caractérisée par une reconnaissance réciproque généralisée.

 

Construction dès maintenant, progressivement et continument, de justifications et de légitimations des luttes sociales

Toute lutte pour la reconnaissance n'est pas justifiée et légitime a priori. La lutte s'autolégitime à mesure que les acteurs se réapproprient réflexivement dans la lutte les raisons qu'ils ont d'engager cette lutte et les raisons qu'ils ont de la poursuivre.

Toute lutte pour la reconnaissance n’est pas nécessairement une lutte de libération Une lutte pour la reconnaissance qui ne rend pas ses acteurs susceptibles de s'expliquer sur les raisons de leur lutte n'est pas émancipatrice, ce qui pose le problème de la nécessité d’une théorie critique permettant l’autoréflexion et l’appropriation des bonnes raisons de la lutte.

 

 

 

Dernière mise à jour de cette rubrique le 14/04/2008

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