La radicalité politique constatée à tel ou tel moment est le résultat d'un processus continu et complexe de radicalisation

Annie Collovald et Brigitte Gaïti : « Questions sur la radicalisation politique » dans « La démocratie aux extrêmes, sur la radicalisation politique » sous la direction des auteurs ci-dessus, 2006, La Dispute

 

Changement négatif de la signification du mot « radical », qui devient stigmatisant

Autrefois, on revendiquait sa radicalité démocratique pour démontrer son attachement à la République. Le mot « radical » est devenu interdit, et avec lui les stratégies de contestation frontale, qui désormais relèvent des opposants déloyaux aux règles du jeu politique pacifié. Un parti comme le Front National conserve son projet radical et son répertoire d'actions violentes, mais il est déradicalisé sous prétexte que ses modes d'actions visibles se sont adaptés aux règles du jeu politique ordinaire.

 

L’altérité absolue, l’anormalité, l’aspect menaçant et le pathologique des « extrémistes »

Pour le discours dominant, les groupes « extrémistes » et à la lisière de la démocratie que constituent les immigrés, les étrangers, les jeunes des banlieues, les musulmans, les chômeurs, les sans-papiers, les groupes relégués socialement, succédant aux ouvriers et aux paysans, sont les responsables de la montée du racisme, du choc des civilisations, de la montée du fanatisme, du recours à la violence, du refus des arrangements et des compromis. Autrement dit, le radicalisme constitue un fléau totalement extérieur, une pathologie, face au « normal » de la modération démocratique.

Les terroristes, les intégristes, les nationalistes, les fascistes, les émeutiers manifestent la radicalisation de la lutte et créent l'impression de démocraties assiégées et agressées par des extrémistes réunis par le projet de briser l'ordre démocratique. La « brutalisation » des comportements et des idéologies met en péril la délibération et le règlement démocratique des conflits, les arrangements, les compromis, les marchandages et les affrontements symboliques.

Le fanatisme, le repli communautaire, l'endoctrinement sectaire, la haine, la délinquance, le racisme, la « décivilisation » constituent les raisons de ce qui menace la démocratie.

Les coupables, sur un registre moral et judiciaire, sont des figures de l'altérité totale.

Le régression sur les intentions, les motivations, la psychologie ou l'idéologie de ces fantassins de la violence permet de tracer une frontière claire et étanche entre le normal démocratique et le pathologique de la radicalité revendiquée.

La dérive marginale, l'intégration ratée, les convictions et pratiques qui outrepassent ce qu'on considère comme tolérable sont renvoyés dans l'anormalité.

 

Le simplisme des explications du radicalisme

Il y a une forte demande de compréhension des extrémismes et des mouvements radicaux, ce qui ouvre une concurrence interprétative aussi passionnée que prolixe.

Une seule cause

Les raisonnements à chaud déduisent de ce qui est advenu une ou des causes ajustées au résultat et censées l'avoir directement provoqué, conférant à l'explication une force d'évidence.

La simplification des motivations des radicaux

Les présupposés de l'explication sont rassurants moralement. Les radicaux, ce sont les autres. Leur pratiques et leurs idées sont simplistes.

L’étiquetage

L'institution, avec le souci de contrôler l'incontrôlable et de rétablir l'ordre, délimite le radicalisme au seul plan pratique et même circonscrit la radicalité aux seuls mouvements labellisés comme tels. Il s'agit de classifier, comme si expliquer le phénomène, c'était l'identifier, comme si les mouvements radicaux s'expliquaient par une logique interne, comme si ces mouvements étaient réfractaires à toute transaction, à toute coopération.

La recherche des causes est au coeur des interprétations et des rationalisations. Les acteurs tentent de retrouver des repères et de la certitude dans un univers où les routines sont perturbées. Les intellectuels classent, comparent pour décrire, prédire, parfois maudire. Le tropisme explicatif des sciences sociales produit de nombreux scénarios de radicalisation. Ces scénarios sont des prêts à penser que le sociologue doit requalifier en objet à penser.

Des causes en amont et à l’extérieur

Les causes recherchées sont souvent en amont et à l'extérieur du processus, comme s’il ne se passait pas grand-chose dans le déroulement du processus. Ainsi, la Révolution française est contenue dans ses origines, à savoir la crise fiscale de l'État, la diffusion des Lumières, la transformation antérieure des rivalités entre bourgeoisie et noblesse.

Explication par la fin

La quête des causes est souvent orientée par l'un des aboutissements du processus. Ainsi, le bolchevisme se comprend pas les purges staliniennes, la Révolution française s'explique par la Terreur.

L'articulation entre les débuts et la fin du phénomène de radicalisation constitue la boîte noire du déploiement du processus dans le présent.

 

La complexité du processus de radicalisation

Ce raisonnement focalisé sur les seuls extrémistes, hanté par une vision qui stigmatise leurs comportements et le réduit à une pathologie, laissant libre cours au lexique de l'exclusion, de la dénonciation ou de la dramatisation et à des commentaires oscillants entre l'angoisse, l'indignation et l'instrumentalisation politique conduit à délaisser certaines questions et même à les rendre impossibles à poser. Les comportements radicaux ne sont ni pathologiques ni transhistoriques, à l'image d'une fatalité naturelle, ils résultent d'une dynamique, d'une confrontation d'acteurs et de groupes, d'une série de transformations objectives et subjectives progressant par étapes, dont la dernière n’est pas forcément contenue et annoncée par la première. Il faut introduire le hasard, les incertitudes, les ignorances, les imprévoyances, les désaccords, les concurrences ou les compétitions.

Ainsi, le Coran n'explique pas les attentats, le marxisme n’explique pas les camps soviétiques, car les gens ne marchent pas comme un seul homme, motivés par un seul projet ou une seule croyance et unis par une seule manière de comprendre la cause à défendre. On ne peut confondre l'aboutissement effectif et le but projeté sans oublier les acteurs, les raisons de leur engagement, le sens qu'ils donnent à leur action au début et qui disparaît.

 

L’importance politique des labels et des classifications

Les labels ne sont pas neutres mais contribuent à créditer ou discréditer et font fluctuer la légitimité à intervenir dans le cours de la compétition politique. Les classifications de soi, comme « nous sommes des modérés », les classifications des opposants ou des alliés, comme « vous n'êtes que des mous», participent à la ligne de partage entre le bon grain et l'ivraie, le normal et le pathologique, l'acceptable et l'inacceptable. En modifiant les identités, on reconfigure les solidarités et les alliances, les stratégies et les positions dans le jeu politique, on provoque à la fois le désengagement d'acteurs qui ne se retrouvent plus dans la nouvelle représentation d'eux-mêmes et l'enrôlement de nouveaux acteurs.

Il ne faut pas confondre l'étiquette « radicalisme », qui stigmatise, juge et fantasme, avec le contenu qu'elle prétend décrire.

 

 

La politisation créée des identités figées, antagonistes et simplifiées

L'historiographie néglige les modérés. La minoration des positions mesurées s'accompagne de la difficulté à tenir des positions non entièrement réductibles à celles d'un camp. La politisation du milieu intellectuel restructure le système des carrières, ce qui autorise certains règlements de compte. Tel auteur se voit réduit à un camp dont pourtant il est loin d'épouser les convictions. L'ambivalence de ses positions n'est plus recevable dans la nouvelle configuration politique clivée qui réorganise les calculs, les anticipations et les évaluations. Les problèmes tendent à se simplifier en se politisant. La radicalisation assigne aux individus leurs prises de position initiales, leurs identités initiales. Leur identité toute entière est ramenée à ces identités « essentielles » .

 

La radicalisation ou la déradicalisation des événements historiques

Les récits historiques se radicalisent ou se déradicalisent.

Les situations sont expérimentées puis rationalisées par les acteurs ou les interprètes du jeu politique en termes de bloc. La constitution de camps polarisés devient la grille de lecture qui s'impose, interdisant les positions médianes. Ces camps sont pensés comme « déjà là » dès le départ, seuls à peser sur le cours des événements.

Les épisodes du processus sont intégrés et interprétés dans une histoire plus vaste et plus longue qui les soumet à une comparaison indexée sur des logiques classificatoires. Certains phénomènes sont érigés en types purs et sont censés informer et reformuler les épisodes associés. Ainsi, la violence nazie se mesure à la violence stalinienne et la radicalise, ou bien le parti nazi déradicalise les ligues d'extrême droite des années 1930 en France.

À certains moments, l'histoire reconsidère ses positions sur les épisodes communément associés à la radicalité, inversant leur sens. Elle propose de nouveaux épisodes radicaux. Elle déradicalise, comme on le voit dans les relectures italiennes du passé fasciste. Elle radicalise, en durcissant le poids de l'antisémitisme français sous Vichy, en exprimant pour la première fois l'inhumanité des pratiques coloniales et la brutalisation des sociétés au moment de la guerre de 1914-1918, en reliant le jacobinisme avec le bolchevisme, en qualifiant négativement la religion musulmane ou en prophétisant la montée des populismes, des radicalisme et du vote protestataire en Europe.

 

Les moments de basculement

Il y a des moments historiques où les routines se défont, où les compromis semblent impossibles.

Le marquage de soi est contraint par des dispositifs d'expression publique de loyauté, tel le serment, tel l'encartage partisan, tel l'encadrement de la jeunesse.

La violence verbale ou physique entre dans le répertoire d'action, ce qui favorise l'entrée dans l'espace politique légitime de groupements du secteur extra parlementaire.

Des convictions idéologiques proclamées saturent la compétition, ce qui informe les identités, structure les débats, dévalue les positions modérées et les transactions politiques ordinaires, renouvelle les problèmes mis à l'agenda politique et les solutions disponibles.

Les camps se recomposent, se solidifient et interdisent les déplacements. Les oppositions sont redéfinies en trahisons.

En fait, le radicalisme n'est qu'une des issues possibles du processus de radicalisation.

Il faut être attentif au fonctionnement de routine du jeu démocratique, aux petits glissements, aux temporalités complexes des bouleversements et de leurs interprétations. Il faut être moins préoccupé des idéologies proclamées et des intentions affichées et au plus près des processus de radicalisation des situations, des règles du jeu, des groupes et des hommes.

Les ruptures radicales peuvent s'accomplir graduellement. Au départ de l'action, on ne peut séparer radicaux et modérés, qui ont des positions nuancées, réversibles. Le processus de radicalisation tend à simplifier la complexité des positions, des calculs, des rapprochements et des prises de position. Il n'y a pas de stratégie maîtrisée, avec des reniements, des conversions. Il n'y a pas non plus des dispositions au fanatisme ou à la violence. Il y a plutôt des ajustements, des continuations de soi dans des configurations qui transforment le sens des routines, des pratiques et des choix antérieurs.

Par conséquent, la radicalisation individuelle ne s'explique ni par des intentions ni par les dispositions individuelles. Elle est un produit collectif qui engage les autres, c'est-à-dire les concurrents, les alliés, les auxiliaires, les interprètes ou les juges, contemporains ou non.

Il faut travailler les moments de basculement des configurations et d'entrée dans les nouveaux régimes d'action, en articulant la temporalité incertaine, chaotique, composite des manières de penser, de faire et de se regrouper qui font la radicalisation avec la temporalité de la radicalisation rationalisée, homogénéisée et idéologisée, celle des cadres d'interprétation et de signification accolés aux pratiques par les acteurs du processus de radicalisation.

 

Le processus de radicalisation et son interprétation

Si la radicalisation est un processus, il faut accepter de la suivre avant de vouloir l'expliquer, c'est-à-dire il faut passer du « pourquoi », qui vise à la recherche des causes et semble donc avoir plus de légitimité et de profondeur, mais ne produit pas de véritable explication sinon des justifications qui ne renseignent pas sur ce qui s'est passé, au « comment », « comment c'est arrivé », « ce qui s'est passé ».Si on pose la question « comment », on verra que les phénomènes de radicalisation sont le produit de causes spécifiques, actualisées et reconfigurées dans le déroulement des événements, on constatera surtout que ces phénomènes se présentent sous forme de récits plus ou moins stabilisés et homogénéisés, d'étapes ou d'épisodes de statut hétérogène, d'acteurs qui sont reliés et déliés dans l'événement, de moments et de secteurs sociaux qui s'autonomisent ou s'imbriquent.

Au début, les acteurs sont assignés à un projet, à un camp, à une identité sociale et politique. Puis il y a une transformation des coups échangés et des répertoires mobilisés. Quand le processus de radicalisation affecte toute la société, on a une transformation des structures sociales et des relations entre secteurs sociaux.

Il y a des moments de basculement où la violence se déchaîne sans limite apparente, transformant des individus pacifiques en révolutionnaires, miliciens, meurtriers, éliminant ceux qui visent à composer, rendant nul et non avenu les prises de positions modérées et les appels à la négociation et au compromis.

 

Hypothèse de continuité

L'hypothèse de continuité est l'hypothèse de la radicalisation pas à pas. Elle n'exclut pas les moments de ruptures, de réalignement des identités, de fermeture des possibles antérieurs, de réforme des manières de se conduire et de penser, mais le travail de restitution des étapes et des configurations locales permet de comprendre les ruptures. Les trajectoires de radicalisation constituent une arborescence dans laquelle les possibilités d'émergence de certains phénomènes dépendent de la situation immédiatement antérieure, une série de choix sous contrainte, effectués en situation et déterminés socialement et historiquement. Place est laissée à l'incertitude, celle des acteurs qui ne connaissent pas la fin de l'histoire, et aux effets de composition propre aux situations d'interdépendance.

Les révolutionnaires de 1789 ne sont pas armés d'un projet politique clair et instruits par Rousseau. Ils sont des bourgeois qui apprennent à endosser une identité nouvelle. Ils apprennent à se comporter dans des situations de délibérations et d'affrontement rhétorique. Ils se redéfinissent au cours des échanges et des contacts qu'ils ont avec la foule. Ils rapatrient des façons de faire anciennes tout en inventant des répertoires et des programmes étrangers à leur formation et à leurs pratiques antérieures.

Au-delà des étiquettes, au-delà des changements de régimes, il s'agit de reconstituer les enjeux, les solidarités et les intérêts qui président aux divisions partisanes et aux affrontements. Des actes qui peuvent paraître fous, héroïques ou barbares sont les produits de réactions ordinaires, des rationalisations de déplacements, des tentatives pour retrouver la maîtrise d'un jeu perturbé par d'autres.

Petit à petit, on s'adapte à chaque nouvelle étape, sans rien voir, en n'y voyant clair qu'à la fin, en y réfléchissant. À chaque fois, il faut normaliser les désajustements, s'adapter aux rôles prescrits, définir la situation, amender la routine, bricoler, ramener des événements hétérogènes aux phénomènes connus et maîtrisés. La temporalité de l'expérience vécue se distingue de la temporalité des processus de radicalisation, cette dernière temporalité étant reconstruite et homogénéisée après-coup autour d' « origines », de « tournants », de causes et d'effets.

 

Culture de guerre, culture de métier

Pour expliquer le phénomène nazi et la « brutalisation » ou l'« ensauvagement » des sociétés européennes dans l'expérience des deux guerres, le consentement des individus à la brutalité, leur conversion à la violence, leur capacité à mobiliser une sorte de fanatisme dans les situations extraordinaires, certains font l'hypothèse qu'une large fraction de la population est dominée par des représentations qui trouvent dans la guerre l'occasion de s'exprimer. La culture de guerre est un ensemble de représentations, d'attitudes, de pratiques et de productions littéraires et artistiques qui sert de cadre à l'investissement des populations dans le conflit et facilite la conversion massive et rapide des combattants à la violence et la haine de l'ennemi. Ce corpus de représentations du conflit, représentations cristallisées en un système de sens qui donne à la guerre une signification quasi religieuse, est constitué en matrice des comportements de haine et de repli et en condition de possibilité des violences de la seconde guerre. Le soldat est engagé avec une ferveur quasi religieuse dans une croisade entre l'ennemi.

Avec cette radicalisation par le bas, le poids de la contrainte d'État est minimisée, de même que celui de la contrainte de la hiérarchie militaire. Il faut opposer à cette culture de guerre la culture de métier des soldats. Dans ce cas, il n'y a pas de rupture culturelle. On fait son métier de soldat comme on fait son travail, avec de la conscience professionnelle. Il y a donc souvent le sentiment de devoir bien faire, de se plier à la discipline et ne pas faire de vagues, avec la crainte de la répression. On se durcit progressivement, ce qui donne des meurtriers convaincus, à moins qu'on ne proteste et déserte. On rapatrie les ressorts ordinaires de conduite. Il y a donc, pour expliquer les comportements, le conformisme, les pressions du groupe, le poids de la hiérarchie militaire, la légitimation des meurtres par les pouvoirs publics, la construction des conduites dans le bataillon, les conditions terribles, la destruction des groupes primaires, la discipline de fer payée par les possibilités de commettre des exactions sur l'ennemi.

 

Déterminismes par le début ou par la fin

Il faut accepter que l'origine de l'événement ne le contient pas tout entier, qu'il y a d'autres origines que les débuts chronologiques qui semblent le caractériser, que d'autres bases sont jetées dans le cours de l'événement. Il faut recréer dans la recherche les conditions, vécues par les acteurs, d'ignorance de la suite, mettre entre parenthèses le résultat, refuser de faire intervenir l'issue d'un processus dans le raisonnement sur son déploiement. Il faut donc refuser le déterminisme téléologique, celui qui dit par exemple que le fascisme n'a jamais été une menace sérieuse en France puisqu'il n'est jamais arrivé au pouvoir.

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Le régime parlementaire

L'hypothèse de continuité explique aussi la radicalisation de l'offre politique démocratique. Il s'agit de partir de l'expérience ordinaire de la profession politique. La construction du régime parlementaire se fait dans l'invention de dispositif et de pratiques favorisant les transactions et la coopération. Les conflits et la gestion des prétendants menaçants se résolvent moins dans la violence des coups d'État ou dans l'épuration que dans le recours négocie à des dispositifs électoraux et judiciaires, dans la formation de nouveaux accords parlementaires gouvernementaux et dans la prise en compte des thématiques ou des groupements jusque-là exclus du jeu politique légitime. L'idéologisation du rapport au politique que travaille à diffuser chez les électeurs potentiels les nouveaux venus en politique au tournant du siècle, contre les rapports de patronage politique des grands notables, est plus circonscrite que ne semblerait l'indiquer une histoire officielle clivée par l'opposition droite gauche, avec des discours virulents lors des campagnes électorales dans les congrès de partis, dans les réunions de quartier, dans les conseils municipaux ou dans la chambre des députés, mettant aux prises des militants convaincus et des électeurs fidèles. Les rapports clientélaires entre élus et électeurs, les jeux d'alliance localisés et désidéologisés, la distance des classes populaires au jeu politique continuent. La construction de camps idéologiquement fondés, avec les anathèmes et les insultes dans la presse ou dans les tribunes, n'exclut pas la formation d'espaces de conciliation et d'accommodement. Le régime parlementaire exige un travail important de coopération et des compétences, des compétences non tellement de leader mais de conciliateur. Il s'agit de trouver des majorités gouvernementales en gérant les incompatibilités et des réputations personnelles. Il s'agit de savoir-faire surgir des enjeux susceptibles de stabiliser le ministère. Il s'agit de garantir un accès gouvernemental équilibré aux différents groupes parlementaires, de savoir consulter, de respecter les ordres du jour, de dégager des diagonales de compromis, de renvoyer l'ascenseur, d'éviter la formation de concurrents trop forts, d'enjeux trop polarisateurs ou de dispositifs trop marquants, tous susceptibles de casser le jeu établi.

 

La destruction de la IVe république

Quand le jeu établi devient malaisé et se défait, s'engage alors un processus de radicalisation. La concurrence interne entre les partis étant trop forte, la coopération devient impossible. Dans les années 1950, quelques défenseurs de l'Algérie française postés dans la plupart des partis vont jouer le rôle de minorité de blocage, empêchant la formation de gouvernements non alignés sur leurs positions, stigmatisant en trahison toute position médiane, interdisant l'exploration de solutions autres que la continuation de la guerre, retirant toute efficacité aux négociations en coulisses. La construction de positions hors jeu, arbitrales, devient alors une solution.

 

Le bouleversement de l’offre politique

Le jeu ordinaire de la concurrence et des distinctions dans les prises de position et la contrainte à l'innovation des prétendants transforment les configurations politiques. Il y a la surenchère et la recherche de nouvelles problématiques dont sont anticipés des profits politiques immédiats en termes de distinctions et qui peuvent favoriser la légitimation de nouveaux entrants.

L'introduction de nouvelles thématiques sur l'immigration et sur la sécurité se produit avant la percée du Front National. Les acteurs politiques se saisissent de ces thématiques collectivement minorées ou technicisées jusqu'alors pour en faire un nouveau registre programmatique d'opposition. La trajectoire de ces innovations est inattendue du fait de la transformation de l'espace de représentation, avec l'effondrement électoral et militant du parti communiste, avec la notabilisation des élus socialistes, la technicisation de leur discours, l'embourgeoisement de leur recrutement et des dispositifs internes de prise de parole excluant les moins dotés scolairement, c'est-à-dire avec le renvoi aux marges du jeu politique des groupes populaires parfois représentés sous les traits menaçants d'un groupe dont nombre d'éléments sont labellisés comme potentiellement délinquants.

Au lieu d'avoir un tournant extrémiste des groupes ouvriers, qui se réfugient plutôt dans l'abstention, on a l'intégration au jeu politique de groupements extrémistes sur les questions de l'immigration, le clivage entre partis de gouvernement et partis dit protestataires et des discours sur la nécessaire « rupture » sur les thématiques du travail, de la protection sociale, du logement et de l'école par la diminution du rôle de l'État et la valorisation de la performance et de la responsabilité privées.

Il y a donc un bouleversement de l'offre politique en relation avec la structuration du champ de la représentation, avec les anticipations et les calculs des acteurs et avec les modes de prise en charge des groupes sociaux. Les camps politiques évoluent avec plasticité et porosité, ce qui ne veut pas dire qu'il y a une absence de ruptures, mais celles-ci sont très souvent le fait de réaménagements structurels provoqués par de petits déplacements.

 

Diversité des comportements des acteurs

Les institutions découpent avec netteté le temps dans les rites et les pratiques qui leur sont propres. Une nouvelle Constitution, une nouvelle loi, une nouvelle nomination bouleversent les calculs, les anticipations, les capacités ordinaires à faire des compromis, à distribuer des ressources. Certains agissent sans prendre en compte le changement, mais la reproduction des routines et des croyances peuvent avoir des significations et des effets imprévus. Certains endossent l'identité qui leur est attribuée, épousant un camp qu'ils n'entendaient pas tenir au départ. D'autres s'engagent de plus en plus. Au-delà des intentions des uns et des autres, au-delà de la recherche après coup des responsabilités au sens judiciaire du terme, le renversement et la radicalisation sont constitués aussi bien par la conviction idéologique de quelques-uns et l'organisation de groupes déterminés que par la multiplication de petits désajustements, le retour aux routines et au système d'enjeux ordinaires, le conformisme des groupes. Les identités et les positions des participants se modifient.

 

 

Le rôle après coup de l’idéologie

Le moment de renversement est souvent recherché dans le passé. En fait, il est le moment où l'acteur prend la mesure du changement opéré, de ce que maintenant il peut faire et dire, de ce qu'il doit maintenant faire et dire. L'idéologie opère de manière tardive, intermittente et limitée. C'est la Révolution qui a fait les Lumières et les a construites en ancêtres des transformations. Les Lumières offrent des possibilités de disqualification de l'adversaire et de justification des actions entreprises. Cette élection ex post des grands fondateurs indique des programmes d'action et des définitions de la réalité présente et à venir plus qu'elle ne fait accéder à une quelconque intelligibilité de ce qui s'est produit.

L'idéologie suppose la mise en avant de groupes susceptibles de manier ces éléments idéologiques.

L'acquisition d'une ligne politique ne précède pas l'engagement mais constitue une raison de la poursuite du militantisme.

Le vote radical n'exprime pas des convictions antérieurement radicalisées, mais surtout est le vecteur d'une radicalisation des perceptions sociales, dans la mesure où, par exemple, la construction d'une vision du monde plus dramatique, sensible à la menace immigrée et à l'insécurité, explique le vote Front National.

La rationalisation, la mise en signification des pratiques, des opinions et des orientations politiques, la réorganisation des récits par le travail idéologique semblent remplir tout l'espace, contenir une description réaliste, rendre compte de l'émergence des phénomènes, alors qu'elles viennent après coup.

 

 

 

Dernière mise à jour de cette rubrique le 14/04/2008

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