Rony Brauman : « Mission civilisatrice, ingérence humanitaire », Monde diplomatique de septembre 2005.
L'aide et la coopération internationale produisent de nouvelles régulations dans l'espace politique mondial. Elles expriment un enrichissement de la démocratie dans un sens participatif.
Cependant, les droits sont souvent conçus comme des valeurs (droit à la santé, à l'éducation, au développement, droits de l'enfant, droits de la femme). Ces valeurs traduisent une vision d'une société moralement juste et peuvent conduire au soutien à toute coalition militaire qui les incarne. L'administration américaine, en harmonie avec cette conception de l’humanitaire, considère les O.N.G. comme un multiplicateur de force pour les Etats-Unis, une partie de son « équipe de combat », car ayant le même but, « aider chaque homme qui est dans le besoin ».
Au XVIe siècle, les Espagnols en Amérique suppriment les sacrifices humains, le cannibalisme, la polygamie, l'homosexualité et apportent les bienfaits du christianisme, du costume européen, des animaux domestiques.
Au XXe siècle, ce n'est pas au nom de la christianisation mais au nom de la modernisation que la colonisation s'exprime. Pour le courant humaniste de la colonisation, la France a une mission civilisatrice et doit se donner des buts humanitaires. La France est investie d'un mandat d'instruire, d'émanciper les peuples qui en ont besoin. Elle a une charge d'aînesse, une obligation de conscience découlant de sa grandeur et de sa supériorité. La colonisation est source de bienfaisance et d'élévation des moeurs.
Pour le fondateur de la Croix Rouge, il ne s'agit pas de remettre en question le droit de faire la guerre, puisqu'il s'agit de fixer des limites à celle-ci. Pour ce premier humanitaire, les tribus sauvages n'ont pas de coeur, pas de pensée. Elles cèdent à leurs instincts brutaux. La « race blanche » doit faire bénéficier la « race noire » des moyens dont dispose la civilisation pour améliorer son sort.
L'esprit de la mission civilisatrice survit à la disparition de l'impérialisme colonial. Le socle de légitimation de l'aide internationale est constitué par les paradigmes altruistes et modernisateurs mêlés dans des proportions variables selon les données locales du marché de l'aide. L'aide au développement décline les catégories hiérarchiques « développé » et « sous développé » en multiples variantes plus ou moins euphémiques, ainsi elle parle des « pays les moins avancés » ou des « peuples attardés ».
Des milliers de programmes d'aide se fondent sur la participation et la mobilisation d'introuvables « communautés » villageoises, selon l'imaginaire exotique d'une société homogène, régie par la mise en commun et le partage, ce qui se traduit, sur le terrain, par la volonté des humanitaires que les gens travaillent en commun, même si c’est contraire à leurs coutumes et à leurs désirs. Les groupes indigènes sont définis par des carences correspondant aux objectifs des programmes d'aide. Construite par et pour ces objectifs, la « communauté » a des besoins, des manques que l'aide humanitaire va combler. Il s'agit de sauver les populations de leur propre faiblesse. Il y a « eux », les peuples attardés, et « nous », les peuples avancés.
L'Unicef et l'OMS répandent la croyance que les pathologies du tiers-monde sont les conséquences d'un manque de propreté. Il s'agit plus de catéchisme que de vérités. Il y aurait les maladies dues à l'eau et les maladies soignées par l'eau. L'eau lave et purifie, souille et contamine. L'éducation sanitaire vante les mérites du savon et des latrines, de l'eau bouillie et des ablutions régulières, ces mesures de propreté étant censées prévenir 90 % des maladies contagieuses. Cette trompeuse simplification justifie, au nom de l'intérêt de la communauté, l'intrusion dans les domiciles pour enquêter sur les usages et les pratiques de propreté. Les puritains anglais du 17e siècle voulaient hygiéniser le peuple en vue de la restauration morale. Les hygiénistes du 19e siècle visaient à transformer les moeurs des plus démunis, car la malpropreté est pourvoyeuse de vice. Les acteurs du développement aujourd’hui, avec la conviction d'apporter un savoir libérateur, se muent en instituteur de l'intime, sans prendre conscience du caractère offensant de leur intrusion. L'évangélisation sanitaire, version actualisée de la mission civilisatrice, se caractérise par la confusion entre propre, normal et sain, par la confusion entre sale, malsain et pathologique. Les peuples sous-développés doivent être conduits vers la maturité sociale par les passeurs de progrès et de bien-être. Ils sont éveillés à la conscience de leurs intérêts par des pasteurs instituant leur autorité sous le signe de la lutte contre le « péril fécal ».
Entre l'intrusion dans les foyers familiaux au nom de la santé et l'ingérence armée au nom des valeurs supérieures de l'humanité, il y a la parenté d’une position qui est censée oeuvrer à l'émancipation de peuples prisonniers de traditions et de systèmes politiques archaïques. Le soutien à l'invasion de l'Irak par les tenants du « droit d'ingérence humanitaire » l'atteste.