Jean Ziegler : « Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent », Fayard, 2002.
1) La mondialisation
La faim, les épidémies, la soif et les conflits locaux dus à la misère détruisent chaque année presque autant de gens que la seconde guerre mondiale pendant six ans. La destruction de millions d'êtres humains par la faim s’effectue dans une sorte de normalité glacée, tous les jours, et sur une planète débordant de richesses. La faim persistante et la sous-alimentation chronique sont faites de main d'homme. Elles sont dues à l'ordre meurtrier du monde. Quiconque meurt de faim est victime d'un assassinat..
La réalité du monde mondialisé consiste en une succession d'îlots de prospérité et de richesse, flottant dans un océan de peuples à l'agonie.
En 1991, les oligarchies du capital financier ont refusé de s'en remettre aux organisations multilatérales pour organiser la société mondiale. Elles ont misé sur la force de frappe militaire américaine. Elles ont choisi l'empire américain contre la démocratie planétaire.
Le « Consensus de Washington » est un ensemble d'accords informels conclus entre les sociétés transcontinentales, le FMI, la Banque mondiale et l'OMC. Il s'agit de liquider toute instance régulatrice, de libéraliser tous les marchés, de privatiser le monde.
Le néolibéralisme naturalise l'économie. Le fatalisme des lois économiques, contre lequel toute résistance paraît vaine, masque une politique de dépolitisation, qui vise à libérer de tout contrôle les forces économiques et à soumettre les gouvernements à ces mêmes forces économiques.
La mondialisation est l'effet d'une politique consciente et délibérée qui consiste pour le gouvernement à se déposséder du contrôle des forces économiques.
L'idéologie des maîtres, qui se réclame du rationalisme, de la rigueur des « lois du marché », est un obscurantisme qui impose la vision d'un monde clos et immuable, un monde qui exclut l'avenir. Au lieu de profiter à tous, la mondialisation permet l'accumulation de fortunes personnelles. Au lieu d'unifier la planète, de faire circuler les hommes et les idées librement, la globalisation multiplie les frontières et les exclusions. Au lieu de calmer les ardeurs guerrières et les désirs de dictature, la privatisation des fonctions de l'État et la libéralisation du commerce excitent et poussent au crime.
L'héritage chrétien ou humaniste peut habiller moralement les actions spéculatives ou criminelles, par exemple avec la théorie du ruissellement. Selon cette théorie, le riche ne pouvant jouir concrètement d'une richesse dépassant la satisfaction de ses besoins, il procède par lui-même à la redistribution des richesses excédentaires. En réalité, pour un milliardaire, l'argent n'a rien à voir avec la satisfaction de besoins. L'argent est un moyen de domination et de pouvoir. Et la volonté de domination est sans limite.
2) Les prédateurs
Le PDG d'Oracle dit : « nous sommes des carnassiers. Les concurrents sont des ennemis, nous sommes des guerriers. Notre cri de bataille est : « on va les tuer, on va les tuer ! » ». Un employé raconte. « Nous ne cherchions pas seulement à battre un concurrent, nous voulions le détruire. Il fallait continuer à le frapper même lorsqu'il était à terre. Et s'il remuait encore le petit doigt, il fallait écraser la main ». Les dirigeants ont une stratégie de destruction de masse. Le prédateur est avide de succès, de profit maximal, de puissance, de fortune personnelle. Les fortunes relèvent du travail des enfants, des salaires ridiculement bas, de l'escroquerie fiscale, de la destruction des emplois, du pillage de l'entreprise, des parachutes dorés. Si de nombreuses fusions d'entreprises apportent du chômage et une dévaluation des actifs, c'est-à-dire sont sans efficacité économique, leur seul intérêt est de flatter la mégalomanie des dirigeants et de satisfaire leur désir de cupidité grâce à des bénéfices personnels.
La privatisation du monde affaiblit la capacité normative des États. Elle met sous tutelle les parlements et les gouvernements. Un État qui ne donne pas un sentiment de sécurité, un minimum de stabilité sociale et un minimum de revenus, un avenir prévisible, un ordre conforme aux convictions morales, est un État condamné. Un État qui démantèle ses services publics a une valeur qui approche de zéro. Une économie qui génère et célèbre la concurrence individuelle, la précarité de l'emploi, la fragilité des statuts, le salaire au mérite est une économie génératrice d'angoisse. Un citoyen sans protection perd sa qualité de citoyen. Un homme qui a peur pour son emploi, son salaire et ses droits n'est pas un homme libre. Les seigneurs règnent par la terreur. La globalisation, c'est le terrorisme au quotidien. Les marchés financiers signent l'agonie de la démocratie politique et de l'État national territorial qui en assurait la sauvegarde.
Pour les peuples du tiers monde, la troisième guerre mondiale a commencé. Le capitalisme des tueurs se caractérise 1) par la lutte des Etats du tiers monde pour attirer les investissements, en réduisant la protection sociale et les libertés syndicales, 2) par la délocalisation des entreprises européennes au profit de « zones spéciales de production », où les salaires sont misérables et la protection sociale inexistante, 3) par l'effet en retour de la délocalisation dans les Etats d'origine, consistant en la réduction de la protection sociale et des salaires, 4) par la concurrence entre les catégories de travailleurs, 5) par la désyndicalisation, 6) par le consentement à la destruction de sa dignité, la logique de la marchandise s’opposant à la liberté imprévisible de l'individu, 7) par les paradis fiscaux, où les capitaux légalement et criminellement organisés se mêlent, ce qui institutionnalise le crime organisé, qui dicte alors sa loi au politique.
3) Les mercenaires
L'OMC veut promouvoir la libéralisation de la circulation des capitaux, des marchandises, des services et des brevets, réduire le pouvoir d'État et du secteur public par la déréglementation et la privatisation. Elle a un pouvoir de coercition.
La Banque mondiale alloue des crédits aux pays démunis, couvre les déficits budgétaires, financent les projets de développement, sans oublier d’aider à l’occasion des amis financiers en difficulté. Au début, la théorie préférée de la Banque mondiale est celle de la croissance. Croissance=progrès=développement=bonheur pour tous. Face à la critique qui dit que la croissance détruit la planète, la Banque mondiale met en oeuvre le « développement intégré ». La croissance doit être « équilibrée », elle doit tenir compte de la distribution des revenus et des réserves énergétiques, et pas seulement de la croissance du produit intérieur brut. Face aux accusations d'économisme, la Banque mondiale produit la théorie sur la nécessité du « développement humain ». Face aux critiques écologistes des conséquences du développement sur l'environnement, elle devient militante du « développement durable ». Les théories s'adaptent et changent, mais la pratique est celle du Consensus de Washington, c'est-à-dire l'ouverture forcée des pays aux prédateurs du capital mondialisé, la privatisation des biens publics et des États. Face aux critiques quant aux conséquences humaines des interventions de la Banque mondiale, celle-ci créé un Département social, mais ce département n'a aucun pouvoir.
La Banque mondiale attribue à des O.N.G. « crédibles » la gestion de certains programmes. Ces O.N.G. ont des dirigeants qui ne sont élus par aucune assemblée publique. Leur financement se fait, par le biais de fondations domiciliées dans des paradis fiscaux, fondations alimentées par des multinationales. Ces O.N.G. prélèvent une commission qui s'élève au minimum à 5 % des crédits alloués au programme d'accompagnement social qu'elles gèrent. Ces O.N.G. se comportent en courtisanes. Certains de leurs dirigeants sont intégrés comme « experts » par le Département social, puis intégrés dans la Banque mondiale, grâce à leurs critiques « raisonnables », « mesurées », « compétentes ».
Le FMI, dans la pratique, est au service direct et constant de la politique extérieure des États-Unis, qui disposent de 17 % des droits de vote. Quand un ministre d'un « pays moins avancé » (PMA) demande un crédit, il doit signer une lettre d'intention contenant une liste de réformes intérieures composant le « plan d'ajustement structurel », à savoir la « discipline fiscale », « la transparence budgétaire », la privatisation des industries et des ressources nationales, la liquidation des services publics, le paiement de la dette.
Contrairement aux prédateurs, leurs maîtres, les mercenaires ne sont pas en premier lieu motivé par l'ivresse du pouvoir et la cupidité. Ce sont avant tout des intégristes de la doctrine néolibérale, prisonniers d'une vision du monde et d'un modèle d'analyse qui font d'eux les parfaits serviteurs de l'empire américain. Ce sont des fonctionnaires insensibles aux désastres qu'ils provoquent, sourds aux cris de leurs victimes et dépourvus d'odorat quand monte l'odeur de l'argent du sang amassé par les prédateurs.
4) « Démocratiser le monde »
Il faudrait un tribunal de Nuremberg pour les prédateurs et les mercenaires.
Pour les souverainistes, face aux prédateurs, il faut reconstruire la république, combattre l'empire par la nation. Mais le malheur est accompli. La violence du capital mondialisé a largement entamé la capacité normative de l'État. Nous sommes passés d'une civilisation républicaine à la jungle néolibérale.
Pour Habermas, les Nations unies seraient seules capables de recueillir et de faire renaître l'héritage normatif et moral des États nationaux déliquescents. L'ONU peut compenser les pertes fonctionnelles subies par l'État national sans que la chaîne de légitimation démocratique ne se rompe. L'ONU peut être l'incarnation de la conscience publique internationale. Mais les mercenaires de la Banque mondiale et du FMI, qui sont des agences de l'ONU, détruisent les progrès sociaux réalisés par les autres agences de l’ONU, tandis que l'OTAN et la logique impériale américaine triomphent sur la sécurité collective. Le rêve du progrès partagé fait place au sous-développement croissant, à la marginalisation, à la destruction par la misère d'une fraction grandissante de l'humanité. L'arbitrage international voulu par l'ONU est balayé par l'arrogance de l'empire américain. La distribution égalitaire des biens n’est qu'une chimère lointaine. Les prédateurs triomphent. Au lieu de les affronter, l'ONU tente de les apprivoiser, mais sans succès.
Pour Ziegler, l'espoir est dans une « nouvelle société civile planétaire ». La société civile joue un rôle déterminant dans la rupture du monde féodal, au moment de la Révolution française. Elle vit aujourd'hui une renaissance. Elle est le lieu où se déploient des mouvements sociaux, où s'affirment des fonctions et des structures inédites, où s'inventent des rapports nouveaux entre les hommes et femmes, où se pense le monde en dehors des canons figés de l'idéologie dominante ou de sa négation habituelle.
L'idéologie néolibérale veut faire croire que le capitalisme mondialisé ouvre l'ère de l'individualité. En fait, si l'individu a l'impression d'être libre, c'est qu'il ne reconnaît pas dans les déterminismes marchands l'aliénation qui le prive de toute individualité. L'individu fabriqué par le capital mondialisé n'a ni identité ni liberté. Comme le système capitaliste lui refuse la possibilité d'une sécurité à long terme, il n'a que peu de raisons pour renoncer à la consommation de jouissances instantanées et passagères (un tel renoncement est une condition à la construction de l'individualité) et pour réduire l'intensité de l'intérêt qu'il témoigne aux objets. Désormais dominé par les objets, il est transformé en automate de la raison formalisée. Il affronte seul, sans repères, les grands systèmes économiques, administratifs et judiciaires, son existence étant complètement déterminée par les contraintes extérieures. Il ne se donne pas une vie indépendante.
L'individualité civile est l'aventure où l'être humain affirme sa singularité sans oublier ses dépendances au monde. L'autonomie de l'individu est un produit de la société civile, cette société qui se distingue de la société de nature (où l'homme se sent solidaire des seuls hommes qu'il connaît physiquement) par le fait que l'homme devient solidaire d'hommes qu'il ne connaît pas. Les individus cessent d'être des ennemis et des concurrents potentiels. Ils se reconnaissent membres d'une même communauté humaine où ils s'enrichissent par la coopération, chacun affirmant son individualité. La contradiction entre les dispositions communes à tous et l'affirmation radicale par chacun de son individualité s'abolit dans la pratique de la générosité qui accroît la puissance de chacun. L'individualité consiste à affirmer à la fois ses appartenances et ses différences, son appartenance à une communauté d'origine et sa distance aux individus appartenant à d'autres communautés.
La société civile planétaire construit des « fronts de résistance », celui des organisations ouvrières et syndicales, celui des mouvements paysans, celui des femmes, celui des peuples autochtones, celui des mouvements écologiques et celui des O.N.G. Il s'agit de rassembler sans unir, sur des présupposés communs, avec l'espoir d'engendrer une réponse cohérente et globale. À la concentration des pouvoirs des maîtres répond une nébuleuse fragmentée, un agrégat de protestations éparpillées portées par une conviction et un espoir communs. Pas de bureaucratie, pas de hiérarchie, pas de monolithisme, mais un pragmatisme au coup par coup, une passion pour l'échange d'idées, la volonté de la démocratie, le refus des inégalités, la volonté de préserver la nature et les biens publics. Comme on ne peut déconstruire un monde que si on est soi-même dépositaire d'une mémoire, d'un imaginaire, d'une identité sûrs, et que cette assurance ne peut être obtenue que par un enracinement local, il faut pour l’efficacité de la lutte des groupes d’origine locale.
Le capitalisme de la jungle menace non seulement la société politique (l'État) et la société civile mais aussi la société de nature. En mettant sous tutelle l'État national, en érodant sa capacité normative, les oligarchies du capital mondialisé ne renvoient pas les sociétés qu'elles agressent à l'« état de nature » (puisque la société de nature, c’est-à-dire la famille, le clan ou la tribu, comporte la solidarité, la réciprocité, la complémentarité entre les individus, autant de structures fondatrices de l'ordre social), mais à l'absence totale de vie sociale organisée, au chaos. Les États n'exercent plus le pouvoir puisque la rationalité du capital financier mondialisé surdétermine leur action. La souveraineté de l'État est liquidée au profit du parlement virtuel institué par la loi de l'offre de la demande, le « parlement marchand ». La souveraineté conquise par les maîtres du monde est la négation des droits de l'homme et des libertés publiques. Mais elle ne parvient pas à briser la construction de la nouvelle société civile planétaire qui revendique le droit à la vie et qui, en conséquence, refuse les compromis et les alliances tactiques avec ceux qui empêchent ou freinent l'éclosion immédiate de la vie. Cette société civile vit dans la contemporanéité et dans la radicalité, car le temps est de la vie humaine.