Fabrice Clément : les mécanismes de la crédulité.
Nous admettons que les entités qui composent l’ameublement du monde sont définissables par les sciences de la nature. L’avantage d’étudier les processus mentaux dans un cadre naturaliste, c’est-à-dire de considérer l’esprit comme un phénomène naturel, est de pouvoir utiliser l’outil conceptuel de la théorie de l’évolution. Les capacités du cerveau sont des adaptations à des situations régulièrement rencontrées dans le passé évolutionnaire de l’espèce. Si des êtres vivants sont capables de croire et de désirer, c’est parce que de telles capacités et les dispositifs cérébraux qui l’incarnent ont, à l’échelle de l’évolution biologique, contribué à leur succès reproductif. Les mécanismes cérébraux capables de détecter certaines informations environnementales importantes pour la survie de l’organisme ont été favorisés par la sélection naturelle.
Le système sensoriel est calibré de manière à ce qui se passe à l’intérieur dépende de ce qui se passe à l’extérieur. Des cellules neuronales et leur organisation sont sélectionnées car elles sont capables de représenter certains traits de l’environnement. Les croyances, type particulier de représentations, prennent en charge des contenus informationnels qui font l’objet d’abstractions, d’extractions et d’éliminations sélectives. Les croyances permettent de réguler l’action et de tisser des chaînes inférentielles. Elles sont des représentations tenues pour vraies par l’organisme.
Nous acquérons de nouvelles croyances au moyen de divers canaux sensoriels, au moyen d’inférences et au moyen de la communication. Étant donné la fiabilité des dispositifs sensoriels, une chose vue est crue. La force de persuasion du canal sensoriel est irrésistible. Les inférences, quant à elles, permettent d’accroître le stock de croyances. Avec la communication, nous profitons des informations détenues par nos semblables.
La crédulité est justement la disposition à tenir pour vraie une proposition communiquée par autrui sans soumettre la véridicité de l’information transmise à une procédure d’évaluation rationnelle.
Les chances pour qu’un individu adopte un comportement adéquat dépendent pour une part du nombre d’informations en sa possession. Les témoignages d’autrui sont précieux, puisqu’ils augmentent le stock d’informations. Mais il y a des tricheurs qui, en manipulant les échanges communicationnels, essayent d’obtenir des avantages en profitant de la crédulité d’autrui. Nous devons donc trier entre les informations celles qui sont fiables. Nous devons aussi trier parmi les émetteurs ceux en qui on peut avoir confiance. L’évaluation des compétences de l’émetteur ne peut être systématique, pour des raisons d’économie cognitive et de temps. La vérification ne peut être garantie, puisqu’on ne peut percevoir littéralement les intentions d’autrui.
Le système cognitif est postérieur à l’apparition du système des émotions, qui couple le plaisir avec ce qui est favorable à la survie et le déplaisir avec la rencontre de dangers potentiels.
Nous ne sommes pas toujours des acteurs rationnels, des scientifiques naïfs mettant en oeuvre des raisonnements suivant des règles logiques ou stochastiques.
Nous recourons à un nombre limité de principes heuristiques pouvant quelquefois conduire à des erreurs systématiques, les constituant ainsi comme des illusions cognitives, des illusions froides, qui ne sont pas dues aux émotions. Nous recourons à l’heuristique de représentativité quand nous disons que telle personne ou telle chose appartient à telle catégorie, quand nous disons que tel événement va se produire, quand nous attribuons les mêmes caractéristiques à une population qu’à un de ses échantillons. Nous recourons à l’heuristique de disponibilité quand nous déduisons la probabilité d’un événement en se fondant sur la facilité avec laquelle des exemples nous viennent à l’esprit, quand nous surestimons par exemple le nombre de personnes ayant notre condition, quand nous attribuons à une population les propriétés qui viennent le plus facilement à l’esprit. L’heuristique de reconnaissance divise entre ce qui est nouveau et ce qui a déjà été rencontré dans le passé et elle affirme que ce qui est reconnu à une valeur plus grande.
Les représentations schématiques, les stéréotypes, les scénarios
Nous recourons systématiquement et automatiquement à des structures de connaissances générales sur les objets, sur les personnes et les événements, qui ne tiennent pas compte de manière équitable de toutes les informations disponibles. Quand il s’agit des personnes, nous utilisons les stéréotypes, schémas de personnes : un personnage bien habillé et au verbe habile fait oublier son discours xénophobe. Quand il s’agit d’événements, nous utilisons des scénarios, des scripts, schémas d’événements.
Nous établissons aussi des corrélations illusoires en se fondant sur une idée préconçue que l’on cherche à justifier.
Les raccourcit cognitifs ignorent les données pertinentes, les inférences correctes ou le test des hypothèses.
La sélection n’est qu’un des facteurs de l’évolution naturelle.
La sélection favorise, à chaque génération, certaines structures génétiques au détriment d’autres, et conduit à l’émergence de génotypes munis d’une grande efficacité reproductrice. Les mutations, les migrations et la dérive génétique installent des gènes qui ne contribuent pas forcément au succès reproductif des individus. De plus, un avantage peut être indissociable d’un inconvénient. Par conséquent, la réponse de la nature n’est pas optimale.
Les stratégies d’inférences visant à générer des vérités et éviter des erreurs sont peu économiques. Elles exigent du temps, des efforts et un appareil mental considérables. Le meilleur niveau d’adaptation est produit par la stratégie d’inférences qui entraîne les conséquences les moins graves. Cette stratégie prudente est loin d’être la stratégie optimale du point de vue de la vérité des croyances. La sélection ne se soucie pas de la vérité. Elle se soucie seulement du succès reproductif. Seuls importent les conséquences qu’un système de croyances est susceptible d’entraîner.
Les adaptations sont des mécanismes pour résoudre les problèmes posés par les régularités des environnements. Le cerveau régule de manière adaptative le comportement sur la base d’informations venant du corps et d’informations venant de l’environnement. Les adaptations cognitives reflètent dans une certaine mesure la structure du monde. Les mécanismes inférentiels spécialisés n’ont pu être élaborés qu’en fonction de problèmes adaptatifs régulièrement rencontrés dans l’environnement. Ces heuristiques frugales sont écologiquement rationnelles dans la mesure où elles exploitent les structures récurrentes de l’environnement. Ces micro mécanismes inférentiels ne conduisent pas partout à des croyances vraies, mais ils permettent au système cognitif de faire face de manière optimale aux contraintes.
La sélection favorise les mécanismes psychologiques spécialisés
Les mécanismes psychologiques sont des solutions à des problèmes concernant le traitement d’informations. Lorsque deux problèmes adaptatifs ont des solutions incompatibles, une solution généraliste est inférieure à deux solutions spécialisées. La sélection favorise les mécanismes psychologiques spécialisés dans la résolution de problèmes spécifiques.
Ces mécanismes spécialisés utilisent des procédures inférentielles diverses, des algorithmes particuliers avec des inductions qui effectuent des classifications, des estimations et des inférences diverses.
Ces algorithmes sont sensibles à des indices et déclenchent l’activation de modules liés à un domaine particulier et à un format informationnel donné. (En ce qui concerne le format, l’esprit travaille non avec des probabilités ou des pourcentages, mais avec des fréquences naturelles. L’organisme effectue une sorte d’échantillonnage naturel des différents indices susceptibles de fournir des données vitales. Cet échantillonnage n’équivaut pas à une expérimentation systématique. La fréquence des événements est sans cesse remise à jour en fonction des événements).
Plutôt que de privilégier une raison universelle généraliste, l’évolution sélectionne des heuristiques spécialisées dans la résolution de problèmes spécifiques. Des stratégies simples s’avèrent meilleures que des stratégies inférentielles complexes, surtout lorsque le temps et les informations à disposition sont rares.
La modularité des différents mécanismes inférentiels, si elle avantage de la rapidité et de la frugalité, risque d’entraîner de nombreuses erreurs, car les algorithmes peuvent se déclencher mal à propos.
L’esprit est le résultat de la mise en commun des mécanismes spécialisés, permettant un élargissement des compétences et la résolution d’un ensemble de plus en plus important de problèmes.
La conscience est sélectionnée pour intégrer, coordonner et contrôler les sorties provenant des processus modulaires.
Il s’agit de l’aptitude à former des représentations mentales qui portent sur ses propres représentations mentales, la capacité métareprésentationnelle. En entretenant des pensées d’un ordre supérieur, la conscience permet d’appréhender, de décrire et d’interpréter ses propres activités cognitives. Elle rend le comportement flexible, puisque la prise en compte des solutions proposées par les divers modules cognitifs ne débouche pas automatiquement sur un comportement.
Lorsqu’un individu rencontre une situation nouvelle ou que la solution élaborée par les systèmes modulaires paraît peu appropriée, une sonnette d’alarme entraîne l’activation du système attentionnel et la formation d’une représentation consciente de la situation en cours, ce qui permet une meilleure prise en compte des objectifs poursuivis et des moyens mis en oeuvre pour les atteindre.
Par exemple, on simule divers cours d’action et on compare mentalement le résultat afin de choisir le comportement le plus bénéfique, ou bien on convoque diverses croyances, on s’aperçoit de leur caractère contradictoire et de leurs conséquences.
Les impossibilités où les incompatibilités des processus inférentiels distincts de nature modulaire peuvent être mises à jour.
L’action correctrice de ces mécanismes de vérification et de coordination est renforcée par la communication langagière, qui pousse souvent à expliciter ses actions, à justifier les croyances. Les inférences menées en situation sont ainsi décontextualisées. Puisqu’on se représente les divers résultats des inférences passées, on élimine ou limite l’usage de celles qui ont été les moins favorables à nos intérêts.
L’écriture permet de représenter et de se représenter un nombre plus grand de stratégies inférentielles et d’en étudier plus aisément les conséquences.
Le fait que l’activité critique se déroule à plusieurs favorise la confrontation des procédures inférentielles. Les inférences les plus solides résistent aux arguments visant à les mettre en défaut et donnent éventuellement lieu à un enseignement structuré. L’ensemble plus ou moins systématisé des règles logiques qui émerge au cours de cette compétition correspond à ce qu’il convient de faire, dans les diverses situations, pour aboutir à un raisonnement correct. Cet ensemble peut être considéré comme un modèle, une norme, permettant de statuer sur la valeur des inférences particulières.
Si les comportements sont souvent gouvernés par des mécanismes inférentiels de type modulaire, il n’en demeure donc pas moins qu’ils peuvent être jugés à l’aune des normes rationnelles. Ces normes sont moins un héritage phylogénétique qu’un héritage ontogénétique et historique, constituant comme une seconde nature. L’individu apprend à respecter ces normes en prenant conscience de ses erreurs et en profitant des découvertes des sages de sa culture.
L’explicitation des raisons pour lesquelles une croyance ou un comportement sont adoptés favorise l’émergence de normes de rationalité que les gens se sentent tenus de respecter. Ce type de contraintes et mis en évidence quand on remarque que rares sont ceux qui aiment à se faire accuser d’irrationalité.
Il existe des conditions de rationalité minimale. Un acteur social ne peut pas inférer toutes les conséquences logiques de ses croyances. Il n’est pas parfaitement consistant. Tout cela exigerait une mémoire, un temps et une énergie infinis. Outre qu’on ne voit pas à quoi cela pourrait servir, on ne tient pas compte du fait que la mémoire est organisée en sous-ensembles, en réseaux indépendants, si bien que les croyances d’un réseau ne sont pas systématiquement mises en relation avec tout le contenu de la mémoire.
Les conditions de rationalité minimale comprennent une condition de rationalité générale minimale, si bien que si un acteur possède des croyances et des désirs, il entreprend certaines mais pas toutes les actions appropriées, une condition d’inférence minimale, de façon que si l’acteur possède des croyances et des désirs, il fera certaines mais pas toutes les inférences valides et appropriées, et enfin une condition de consistance minimale, selon laquelle si l’acteur a des croyances et des désirs, il élimine certaines mais pas toutes les contradictions. En termes de logique, il y a ce qui est faisable, ce qui est en notre pouvoir de respecter, et il y a la perfection inatteignable.
Si la crédulité et la trop grande facilité à croire ce qui est communiqué par autrui, le récepteur doit en premier lieu vérifier la consistance de la croyance potentielle avec une partie des croyances qu’il possède déjà. Le contenu de la représentation reçue active la plupart des croyances qui sont dotées d’un contenu informationnel apparenté. Un certain nombre de vérifications sont effectués et si une incompatibilité apparaît, le récepteur s’y attarde, la met sérieusement en question, vérifie la fiabilité de la source, recherche des informations complémentaires et révise éventuellement ses anciennes croyances.
En deuxième lieu, le récepteur doit établir une partie du réseau inférentiel dans lequel la représentation reçue est intégrée. Il tire les inférences les plus immédiates de la représentation communiquée, surtout si cette dernière ne correspond à aucune de ses croyances. Il prend en compte les conséquences de l’adhésion à la croyance et vérifie que les conséquences de la croyance n’entrent pas en contradiction avec d’autres croyances de sa mémoire.
Lorsque la croyance est accompagnée d’un raisonnement qui la justifie, le récepteur contrôle la fiabilité des connexions logiques tissées par l’émetteur.
Pour juger rationnelle l’adhésion à une croyance et qualifier de compétent le récepteur, on peut demander au croyant potentiel d’effectuer les vérifications faisables pour lui, c’est-à-dire de manifester de la prudence, de soumettre la véridicité de l’information transmise à une procédure d’évaluation rationnelle minimale.
La coordination des actions par la coopération ou par la manipulation
Pour coordonner les actions, il faut transmettre des informations sur l’état du monde, les indicatifs, et des informations sur les comportements à adopter, les impératifs.
La conception coopérativiste du « tous pour un, un pour tous » accepte ce que l’autre dit, comme nous faisons confiance aux témoignages de nos sens. L’émetteur respecte le principe de vérité, c’est-à-dire qu’il a la propension à dire la vérité. Le principe de crédulité est la propension du récepteur à croire ce qu’on lui dit.
La rencontre par le récepteur d’une information modifie l’état de son système cognitif, créé un état de croyance. Les idées ont leur propre dynamisme : elles n’ont pas besoin de la volonté pour s’activer. Dans un deuxième temps, le récepteur vérifie si l’information est vraie et si elle doit être conservée. Si ce travail analytique ne se fait pas, par exemple en cas de distraction, le récepteur « gobe » tout ce qu’on lui dit.
Dans la conception machiavélique, la communication est un outil pour accroître les intérêts et l’influence de l’émetteur, l’occasion d’une course aux armements en matière de manipulation. L’émetteur empêche le récepteur de deviner son action par la dissimulation. Il dévoile de fausses informations pour le tromper. Il distrait le récepteur de la cible. Il donne une fausse image de lui-même. Il y a tromperie quand il y a intention d’installer une fausse croyance chez l’adversaire, quand il y a intention de modifier les croyances de celui-ci. La crédulité est du côté des vaincus qui n’ont pas su élaborer des mesures de contre-espionnage suffisantes pour résister aux manoeuvres des manipulateurs.
Chaque acteur social a une théorie de l’esprit de l’autre, ce qu’on appelle la psychologie populaire ou la psychologie naïve, pour comprendre, prédire et expliquer le comportement de celui-ci, à moins qu’il ne s’agisse d’une capacité de simuler les états mentaux de l’autre, de s’imaginer dans sa position et de décider ce que nous ferions à sa place. Le récepteur n’est pas passif. Il essaye de décrypter les intentions de l’émetteur et de construire une interprétation, tandis que l’émetteur a l’intention d’induire une croyance chez le récepteur et aussi souvent l’intention que le récepteur reconnaisse que tel est son intention.
Le problème est de savoir si l’émetteur veut nous faire profiter de ses connaissances, ou bien s’il veut nous induire en erreur. Dans ce dernier cas, le mensonge par omission ou par falsification laisse échapper des fuites, par lesquelles l’émetteur révèle malgré lui une partie de la vérité, à moins qu’il n’émette des indices suggérant la présence du mensonge, ainsi quand il manifeste son émotivité devant le risque d’être découvert et soumis à l’opprobre.
Il est difficile de distinguer le manipulateur du coopérateur, même s’il y a chez certains récepteurs une habileté à détecter les tricheurs.
Mais la coopération domine forcément la manipulation, sinon la communication disparaîtrait. Il y a donc une coopération supposée de l’émetteur. L’émetteur ne cherche pas à travestir la vérité, particulièrement quand on est entouré de personnes qui nous veulent du bien ou qui ont du prestige. Entre croire ce que quelqu’un nous dit et rejeter toute communication par peur d’être manipulé, il y a la solution du filtre cognitif, qui classe, à partir d’indices, la nature du contexte dans lequel l’information parvient, accordant alors plus ou moins de crédit à l’émetteur, et qui vérifie que les informations transmises ne sont pas en conflit avec les informations d’ores et déjà tenues pour vraies, par un scannage du contenu informationnel de notre mémoire.
Dans certains cas, les contextes et les contenus informationnels peuvent être si subtils qu’on ne peut échapper à une forme d’adhésion.
Dans d’autres cas, les incongruités de l’information transmise ne rencontrent aucune résistance, comme si le récepteur avait envie d’y croire. Le manipulateur n’a une chance d’être accueilli dans l’esprit de sa cible que dans la mesure où son message rencontre un certain écho.
La duperie de soi est une manipulation de ses propres croyances de telle façon que ces dernières n’entrent pas en dissonance avec les états de choses désirés ou les événements désirés. C’est une auto manipulation qui maintient à l’esprit des croyances contradictoires. La mauvaise foi, comme agent intentionnel, est l’instance du mensonge à soi-même, qui se masque une vérité déplaisante ou présente une erreur plaisante sous l’aspect d’une vérité.
La collecte sélective des données : la mise à l’écart des croyances dispositionnelles non désirables
Le désir de ne pas croire, c’est-à-dire le refus de voir la réalité en face, provoque une sélection biaisée des informations provenant de l’environnement ou de la mémoire. Ces biais cognitifs, favorisés par la motivation, c’est-à-dire non intentionnels, effectuent une collecte sélective des données. Le système cognitif est hypersensibilisé aux preuves favorables et quasiment aveugle aux preuves défavorables.
S’il faut distinguer motivation et intention, il faut distinguer aussi les croyances occurentes et les croyances dispositionnelles. Ces dernières, dans la mesure où elles vont à l’encontre des désirs, ne sont pas activées.
Les techniques pour éviter les pensées désagréables sont une rationalisation qui traite de manière biaisée les informations connues, le détournement de l’attention ou l’encombrement de l’esprit par des pensées en accord avec ce qu’on veut bien croire. Ces techniques, lorsqu’elles sont couronnées de succès, favorisent la constitution d’habitudes d’évitement. Quand une pensée est approchée de trop près, une stratégie ayant donné lieu à un évitement dans le passé sera automatiquement réactivée, ou plutôt des types d’habitude se mettent en place pour répondre aux risques de l’activation de croyances mauvaises à penser. Tout apport de l’extérieur permettant de renforcer les mécanismes d’évitement sera accueilli avec soulagement.
Le désir de croire, c’est prendre ses désirs pour la réalité. L’individu désire si fortement qu’une proposition soit vraie que cela l’amène à croire qu’elle est vraie. Dans le cas précédent, l’acteur ne désire pas une proposition et croit la proposition contraire, mais il n’a pas à croire la proposition qu’il ne veut pas croire, il lui suffit de ne pas y penser. La représentation ne vise plus à correspondre à un état des choses réel mais, au contraire, un état de choses désiré par le sujet.
Le sujet accepte une proposition quand il décide de la tenir pour vraie, quand il engage sa pensée dans un système où cette proposition constitue une prémisse de base. À la longue, les habitudes s’installent, entraînant l’adhésion.
Si la force motivante des désirs n’agit pas directement sur les croyances, elle peut par contre déterminer l’intensité avec laquelle les informations sont recherchées. Selon la densité des désirs, la recherche peut-être plus ou moins soutenue et exhaustive. Il peut être raisonnable d’acquérir une croyance désirable, même si ce n’est pas rationnel.
Une croyance peut entraîner pour une personne des conséquences si catastrophiques qu’il peut être fort raisonnable pour elle de ne pas y croire.
Les désirs sont les causes structurantes dans la fixation des croyances, dans la recherche des données, dans la vérification des informations communiquées, et non les causes déclenchantes, celles qui déterminent l’effet ici et maintenant.
Une attitude est une disposition interne durable de l’individu qui l’incite à répondre favorablement ou défavorablement à un objet, une personne, une institution ou un événement. L’attitude se distingue de l’habitude par le fait que l’attitude se caractérise par une évaluation. L’attitude a une direction positive ou négative et une intensité forte ou faible. L’attitude reflète la manière dont les expériences passées ont été sommées, stockées et organisées. Elle permet de réagir rapidement à une nouvelle situation.
L’attitude a des composantes affectives, cognitives et comportementales. Nous aimons telle entité, nous avons des informations favorables sur telle entité, nous sommes prêts à secourir telle personne.
Les modifications d’attitude reposent sur des modifications d’une ou plusieurs de ses composantes. Les modifications de la composante affective reposent sur un conditionnement classique. Nous évaluons positivement un candidat, car nous l’avons rencontré lors d’un événement agréable. Les modifications de la composante comportementale reposent sur le conditionnement instrumental. Nos comportements sont renforcés par des récompenses et des encouragements.
Les attitudes crédales ou représentations tenues pour vraies
Parmi les représentations tenues pour vraies, les attitudes crédales, nous pouvons distinguer quatre formats représentationnels.
La complexité de l’organisme se mesure au nombre et à l’organisation des neurones, intermédiaires entre les stimuli provenant de l’environnement et les réponses émanant de l’individu. Des dispositifs internes qui, par hasard, réagissent systématiquement à des régularités du monde sont sélectionnés. Grâce à ces covariations, une dépendance systématique entre ce qui se passe à l’intérieur de l’organisme, dans le cerveau, et ce qui se déroule à l’extérieur se met en place, constituant un système sensoriel. Les assemblées de neurones qui s’activent lorsqu’un type de stimulus est présent se stabilisent. Les caractéristiques de l’environnement causent les modifications du système nerveux. Les assemblées de neurones indiquent la présence de certains traits de l’environnement. Elles ont une fonction d’indication, elles sont des représentations.
Comme la simple représentation de ce qui est en train de se passer n’est pas très utile, apparaît l’esprit comme producteur de représentations permettant d’anticiper un état de choses à venir, représentations qui ne sont pas à la disposition du système sensoriel. Alors que la représentation d’une attaque ne garantit pas d’en échapper, la représentation de l’éventualité d’une attaque permet d’envisager une stratégie de fuite. Comme il y a de nombreux types de régularité dans l’environnement, les représentations sont activées sur la seule présence d’indices. Si une chose tombe, je ne perçois qu’un point en mouvement, mais je suis capable de prévoir plus ou moins l’endroit où cela va tomber. La représentation de l’état de choses à venir s’élabore avant son occurrence effective en se fondant sur la manière dont les choses se passent habituellement. Il ne s’agit ni de calcul conscient ni du résultat d’un apprentissage conscient fondé sur de nombreuses observations, mais d’un mécanisme inné, d’un module, système cognitif spécialisé dans le traitement d’informations spécifiques et qui opère de manière automatique.
L’évolution ne sélectionne que des dispositifs spécialisés de traitement de l’information pour chaque problème adaptatif récurrent. Ces programmes cognitifs spécialisés sont plus efficaces, rapides et économiques que les mécanismes généraux de traitement informationnel.
Quatre domaines spécifiques de compétence ou théories sont reconnus : la physique naïve, responsable des inductions concernant les objets, la biologie naïve qui prend en charge les espèces vivantes, la psychologie naïve qui a pour fonction de prédire le comportement d’autrui et la sociologie naïve qui porte sur le monde social. À partir des contours d’un objet qui se modifie, une représentation de quelque chose qui se dirige vers moi s’active et sert de base informationnelle pour mes comportements à venir. À partir de la forme d’une plante, je me représente cette plante comme appartenant à une espèce comestible. À partir de la perception d’un objet autopropulsé, je le classe comme animal. Les espèces naturelles sont catégorisées spontanément dans des familles dotées de propriétés différentes. À partir de la direction du regard d’autrui, se construit des informations sur ses intentions, et à partir de cet indice mon intérêt se focalise sur quelque chose qui a une grande importance pour moi.
Ces représentations s’imposent sur le mode de ce qui va de soi. Ces attentes spontanées sont des représentations tenues pour vraies, mais pas des croyances, plutôt des protocroyances, sur lesquelles repose une part essentielle de nos comportements.
La prise en charge spontanée de certains types d’information par des dispositifs modulaires sélectionnés au cours de l’évolution permet de réagir de manière adéquate dans la plupart des cas. Mais leur fonctionnement automatique peut favoriser la constitution de représentations erronées, notamment quand un module s’applique dans des circonstances qui sont éloignées de celles dans lesquelles s’est opérée sa sélection ou quand un module s’applique à un domaine qui n’est pas celui pour lequel il a été sélectionné. Autrefois, la disposition à consommer des choses sucrées était pertinente, mais aujourd’hui elle conduit à une surconsommation de produits sucrés, d’autant plus que le sucré est produit industriellement. Quand on attribue des propriétés mentales à des entités naturelles, en applique un module psychologique à un contenu appartenant un autre domaine. Quand le chômage est présenté comme une catastrophe naturelle, la physique naïve prend en charge des informations renvoyant à des problèmes sociaux. Les racistes sont friands d’application indue de la biologie naïve sur les classes individus, ces classes étant considérées sous l’aspect des espèces naturelles, ce qui utilise le sentiment d’évidence résultant de la mise en oeuvre spontanée du module relevant de cette biologie naïve.
Certains manipulateurs utilisent des leurres. Ils mettent en scène les représentations qu’ils veulent transmettre en les présentant de telle façon qu’elles soient prises en charge par des modules, ce qui favorise l’acceptation de ces représentations, avec le caractère d’évidence difficile à récuser des modules. Par exemple, on recourt au module de détection des émotions exprimées sur le visage en utilisant des acteurs capables d’afficher des expressions susceptibles de les rendre sympathiques, ce qui multiplie les chances de rendre le message persuasif.
Les attitudes acquises :associations, conditionnements, dispositions
Les dispositifs modulaires ne sont pas flexibles. L’évolution favorise un autre format représentationnel, susceptible de répondre aux modifications de l’environnement. Les événements régulièrement corrélés sont détectés par le système sensoriel. L’association de deux représentations sensorielles permet de prédire le futur. La seconde représentation est automatiquement activée par la première, si l’association est régulière. Cette capacité profite des régularités de l’environnement pour anticiper. Grâce à sa faculté d’apprentissage, l’organisme peut mettre en place, au cours de son ontogenèse, un certain nombre d’attentes et d’habitudes de pensée vis-à-vis des événements jugés importants. Des événements, au départ sans signification, deviennent des indicateurs d’autres phénomènes ou états de choses qui ont de la signification pour l’individu. À chaque nouveau conditionnement correspond une nouvelle attente, une nouvelle représentation du futur immédiat, une modification du système cognitif, influençant les comportements à venir. Un raccourci cognitif infère un résultat à partir de régularités rencontrées dans le passé. Le comportement humain en société est balisé par des règles, apprises de manière généralement tacite, qui se traduisent par des dispositions individuelles à agir, par des schémas, par des représentations sommaires, par des dispositions à penser, par des associations, par des habitus. Les scénarios ou scripts sont des groupements d’informations, ordonnés dans la mémoire, correspondant à des suites d’actions à faire dans des contextes donnés. Ces scénarios, non mémorisés consciemment, comme le scénario d’aller au restaurant, suscitent des attentes mises en défaut par les expériences de rupture. La rencontre avec une occurrence d’un individu présentant les caractéristiques d’un stéréotype donné déclenche spontanément un ensemble d’attentes à son égard, le schéma projectif ayant la force de l’évidence. Certaines représentations sociales activent spontanément des clichés acceptés par chacun, leur utilisation déclenchant un ensemble de connotations. Un stimulus donné déclenche automatiquement une certaine réponse. Il n’y a pas d’activité réflexive.
Le démagogue joue sur le contexte d’un groupe pour tirer des généralités aux conséquences extrémistes. Il y a beaucoup d’étrangers dans le quartier, l’immigration est la source de nos malheurs. Le démagogue utilise le scénario de la ville assiégée, du pays envahi, les images associées à l’invasion s’égrenant automatiquement dans l’esprit des auditeurs. Il utilise les stéréotypes associés aux étrangers.
Ces représentations sont des représentations proximales, au sens où elles s’activent lors des contacts sensoriels directs avec l’environnement, et non des représentations distales se formant en l’absence de l’objet représenté.
Les informations de type analogique ou iconique fournies par le système sensoriel sont transformées, simplifiées, rendues abstraites pour être mémorisées et utilisées dans des contextes différents. Une seule occurrence suffit pour que la représentation se constitue. De telles représentations sont des représentations propositionnelles, car leur contenu peut être identifié au moyen de propositions. Les acquisitions sont explicites. Les contenus représentationnels tenus pour vrais sont toujours susceptibles d’être convoqués à la conscience, par exemple pour être révisés. On peut se faire une idée du résultat d’un comportement avant de le déclencher. Les croyances élémentaires sont entièrement déterminées par l’input perceptif. Mais nous sommes capables d’imaginer des situations que nous n’avons pas vécues, faire comme si nous nous trouvions dans une situation imaginaire, parce que nous nous constituons un modèle de la situation, modèle que nous pouvons conserver suffisamment longtemps en mémoire pour donner lieu à des manipulations mentales, ce qui permet d’envisager une meilleure stratégie possible.. La capacité de se former des modèles permet la réflexion consciente, la conscience, regroupement sur un même espace de travail de nombreux processus parallèles pour constituer des représentations unifiées et cohérentes. Nous convoquons à la conscience plusieurs représentations, les combinons et simulons leurs modifications futures, ce qui permet d’améliorer les anticipations, de prévoir des comportements mieux adaptés, de modifier les croyances appartenant à la base de données et qui ne résistent pas aux tests virtuels et d’envisager des planifications et des stratégies.
La capacité de se représenter les états mentaux d’autrui, l’habileté à se former des représentations de représentations, permet d’accroître le champ des croyances des croyances des états mentaux d’autrui et de considérer et évaluer les croyances transmises par autrui.
Le langage permet la communication des représentations propositionnelles et augmente la complexité potentielle des représentations consciemment entretenues ; en effet, l’espace de travail occupé par les processus conscients étant limité, les mots et les phrases sont des résumés de représentations complexes, résumés mieux manipulables que les contenus auxquels ils renvoient. La syntaxe favorise les manipulations de représentations. Le recours aux métareprésentations comprend l’émergence de représentations qui portent sur ses propres représentations. Nous explicitons nos propres croyances en les redécrivant dans un format différent, notamment pour juger de leur validité, ce qui améliore la fiabilité des représentations considérées comme vraies. Nous avons alors une base de connaissances encore plus fiables pour interagir avec notre environnement.
Les croyances intuitives ou croyances factuelles sont immédiatement comprises. Une fois utilisées, par la perception, l’inférence ou la communication, elles sont utilisées sans autre forme de procès comme base de données dans les interactions. Les croyances réflexives ou croyance semipropositionnelles ne sont que partiellement comprises. L’émetteur bénéficiant de la confiance du récepteur, ce dernier, grâce à ses capacités métareprésentationnelles, garde néanmoins en mémoire la proposition transmise telle quelle, en espérant que son contenu lui deviendra plus clair par la suite. Il croit la proposition vraie sans saisir ce qui est dit être vrai. Le fondement de l’assentiment de ce type de croyances est l’autorité de la source. La mise en oeuvre de ces croyances n’est pas spontanée, naturelle. Lorsque le contexte se prête à leur activation, il faut se remémorer explicitement la proposition enregistrée et le statut de la source qui l’a énoncée.
Les macros représentations ont pour fonction d’organiser en un tout plus ou moins cohérent le vaste ensemble hétéroclite constitué par les représentations des strates inférieures.
Les différents dispositifs d’élaboration de représentations tenues pour vraies sont la source de masses considérables de représentations. Un bon nombre des mécanismes en jeu sont modulaires et donc impénétrables à la conscience. Nous ne sommes pas des sujets souverains maîtrisant parfaitement les rouages de notre esprit, puisque notre comportement est dirigé par des dispositifs auxquels nous n’avons pas accès et que les représentations sur lesquelles se fondent nos décisions sont si nombreuses qu’on s’y perd.
L’évolution favorise l’émergence de dispositifs destinés à mettre de l’ordre au sein des représentations.
Des croyances contradictoires ne peuvent se maintenir à partir du moment où elles sont explicites, même si on doit accepter une certaine inconsistance dans la vérification.
Des représentations issues des dispositifs dont nous ignorons en grande partie le fonctionnement sont organisées de manière plus ou moins cohérente.
Les informations affectant notre cerveau sont décomposées en parties sur lesquelles de nombreux systèmes travaillent. Ces unités, relativement autonomes, déclenchent des comportements ou amènent des représentations à la conscience sans que les processus à l’oeuvre ne nous soient accessibles. Nous sommes confrontés à des productions auxquelles nous n’avons pas consciemment participé.
Pour y remédier, nous élaborons rapidement une interprétation s’appropriant le comportement ou la pensée considérés, nous élaborons une explication. Nous élaborons une théorie donnant un sens à notre comportement. A posteriori, nous déployons une intense activité pour donner un sens à nos actes. Nous racontons continuellement, à nous-mêmes et à autrui, des histoires sur ce que nous sommes, de manière à combler notre impossibilité de nous comprendre nous-mêmes. La vision unifiée que nous donnons de nous-mêmes est une fiction, une représentation de notre propre vie grâce à laquelle nous tentons d’ordonner des événements de notre existence montrant que leur succession obéit à une certaine cohérence. Nous sommes tous des romanciers plus ou moins doués essayant de rendre cohérent ce qui nous est arrivé au moyen d’une seule bonne histoire. Afin de s’approprier des événements qui jalonnent notre biographie nous reconstruisons rétrospectivement les raisons qui ont guidé nos choix et nos actions, sauvegardant ainsi une version unifiée de notre moi, version où nous apparaissons comme des sujets actifs maîtres de notre destin. L’outil cognitif du récit permet de se raconter soi-même, de donner un ordre, une cohérence à des actions et des états mentaux qui ont eu lieu à des moments différents, à des expériences personnelles qui se sont succédées dans le temps, grâce à la possibilité de constituer des unités plus grandes que les phrases et les propositions, au moyen d’intrigues où nos vies sont pleines de rebondissements et d’inattendus qui risquent à tout moment de remettre en cause notre identité. Les faits sont agencés dans un agencement conduisant à un dénouement. La succession des événements, qui avait pour nous un caractère accidentel s’enchaîne dans une histoire dont l’unicité définit l’originalité de la personne. Notre vie devient une totalité temporelle maîtrisable et explicable, le hasard se transformant en destin. La forme narrative éla