Géo, septembre 2005, numéro spécial : « Ces paix auxquelles on croit ».
(CR de JP Dussaud)
Pour le rédacteur en chef, Jean-Luc Marty,« les conflits occupent une large place dans le paysage de notre information, mais il existe aussi des sorties de crises et de guerre, porteuses d'espoir... Nous vous emmenons en reportage dans ces territoires où les processus de pacification sont à l'oeuvre. Cependant, nous avons voulu ouvrir cette notion de paix à d'autres domaines. » JL Marty cite Wangari Maathai : « la notion de paix ne peut exister sans un développement équitable; et il ne peut y avoir de développement sans gestion durable de l'environnement dans un espace démocratique et pacifique. »
Or, justement, les inégalités sociales et économiques ne cessent de grandir, c'est-à-dire les causes potentielles des guerres. Il y a peut-être une diminution des conflits militaires mais les risques sont de plus en plus importants.
Interview de Gorbatchev par Frédérique Couderc
Pour Gorbatchev, on ne réglera rien avec le sang. La politique doit user de toutes ses forces pour éviter la guerre. Il faut faire de la prévention en refondant nos valeurs et en appelant à un sursaut de conscience collective. Une sorte de perestroïka planétaire.
Si l’on ne parvient pas à combler l'abîme entre les nantis et les autres, jamais nous ne viendront à bout des fanatismes et des nationalismes.
Il faut réorganiser notre vie commune sur Terre. Nous sommes une humanité unique vivant dans un espace unique.
L'avenir dépend de la société civile, de sa capacité à s'indigner. Les mouvements de protestation augurent d’un autre monde dans lequel les pays du Sud et du Nord trouveront ensemble des solutions pour la paix et le développement durable.
L'ONU doit se réformer pour être plus efficace. Des représentants des O.N.G. issus de la société civile doivent y siéger. Un tribunal écologique international doit être créé. À côté de la Déclaration des droits de l'homme et de la Charte de l'ONU, il faut une Charte de la Terre, pour la défense de l'environnement et des droits de l'individu, pour l'éradication de la pauvreté, pour l'égalité des sexes et pour la mise en valeur de la culture et de la paix. Il serait utile que les Nobel travaillent eux aussi aux côtés de l'ONU.
La violation des droits de l'homme dans les prisons américaines ou cubaines constitue un facteur de déstabilisation immense.
François Géré : « La paix, une quête perpétuelle »
Le prix Nobel de la paix est devenu un moyen de pression pour inciter certains hommes d'État à s'engager sur la bonne voie, indépendamment des jugements que l'on peut porter sur leur véritable conviction.
La paix, cela peut être l'absence de conflit, une simple parenthèse entre-deux-guerres, ou l'état naturel d'une société dont la guerre viendrait rompre la normalité. L'histoire connaît plusieurs modèles de paix :
1) L'empire en est un, qui suppose l'existence d'une capacité suffisante pour encadrer les peuples soumis, mais ce modèle ne fonctionne plus dès lors que certaines populations rejettent le joug imposé.
2) La paix peut aussi reposer sur l'équilibre précaire entre les puissances, fondé sur le jeu des alliances, chacune ayant censément des objectifs de justice, de charité, de paix.
3) La paix peut reposer sur la disparition des causes d'affrontements, ce qui exige la conduite patiente d'une relation entre États.
4) Enfin, dernier modèle, la renonciation pure et simple à la violence organisée.
On peut considérer la paix comme un idéal et la guerre comme un ennemi absolu, à condamner sans appel, tout en cherchant à élaborer un droit dans la guerre, à limiter l'arbitraire et les excès, à constituer un droit international et une institution universelle garantissant la paix. Mais le jeu de la puissance, dirigé par des intérêts nationaux égoïstes, peut reprendre rapidement le dessus.
Actuellement, le pacifisme abandonne le terrain de l'utopie et se concrétise dans une multitude de chantiers locaux. De nombreuses O.N.G. travaillent en profondeur sur des dossiers très précis. Il s'agit souvent de faire évoluer les mentalités.
La diversité des acteurs de la paix entraîne une compétition inutile et ne favorise guère la coordination des efforts et des ressources. La direction de la stratégie pour une paix durable devrait relever du secrétariat général des Nations unies. Mais l'ONU ne possède pas de budget suffisant.
Tandis que la réalpolitik, qui vise avant tout à l'efficacité, cherche par tous les moyens à assurer l'équilibre des puissances, le réalpacifisme cherche à accroître le champ de la paix en réalisant des progrès dans le contrôle des armements, dans la transparence des activités dites de « de défense », dans la création de zones de paix, dans le regard des sociétés sur le rôle de la violence. Déjà, pour les populations du monde occidental, la guerre se représente de plus en plus comme une faillite de la politique et non comme la « continuation de la politique par d'autres moyens ».
La paix reste précaire, dans ses principes comme dans sa mise en oeuvre. Les dépenses d'armement sont très élevées. Des gouvernements démocratiques se lancent dans des opérations militaires sous de faux prétexte et en s'appuyant sur des mensonges délibérés. L'opacité de l'information s'accroît. Les services de renseignement sont l'objet de manipulations de basse politique. Les instances de régulation internationale sont la cible de campagne systématique du discrédit.
Militaires et pacifistes ont à coopérer sur les théâtres de conflit. Avant de résoudre les problèmes à long terme, les O.N.G. gagnent la paix par l'aide d'urgence.
L’Indice de contribution à la paix dans le monde
Le Groupe de recherches et d'information sur la paix et la sécurité, en partenariat avec Géo, créé un Indice de contribution à la paix dans le monde, qui classe les pays selon la politique des États dans plusieurs domaines :
A. en matière de sécurité,
1. la contribution aux opérations de maintien de la paix de l'ONU :
a) participation financière au budget de l'ONU pour les opérations de maintien de la paix en pourcentage du budget national de défense (critère 1),
b) nombre d'hommes intégrés aux casques bleus en pourcentage des effectifs des forces armées du pays (critère 2),
2. la ratification de cinq conventions internationales :
a) celle sur l'interdiction de l'usage, du stockage, de la production et du transfert de mines antipersonnel et sur leur destruction (critère 3),
b) celle sur les enfants soldats, plus exactement le protocole facultatif se rapportant à la Convention relative aux droits de l'enfant, concernant l'implication d'enfants dans les conflits armés (critère 4),
c) celle sur l'interdiction de la mise au point, de la fabrication et du stockage d'armes bactériologiques (biologiques) et à toxine et sur leur destruction (critère 5),
d) celle sur l'interdiction de la mises au point, de la fabrication, du stockage et de l'emploi des armes chimiques et sur leur destruction (critère 6),
e) le traité de non-prolifération des armes nucléaires (critère 7),
3. les dépenses annuelles en aide publique au développement en pourcentage du PIB (critère 8),
4. la priorité donnée aux dépenses sociales par rapport aux dépenses militaires mesurées par les dépenses annuelles en matière de santé et d'éducation en pourcentage des dépenses militaires (critère 9),
B. en matière de droits humains
1. La ratification de quatre conventions internationales :
a) la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination (critère 10),
b) la Convention relative aux droits de l'enfant (critère 11),
c) la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale (critère 12),
d) le 'Statut de Rome' instituant la Cour pénale internationale (critère 13),
2. le respect de la liberté de la presse, grâce au classement mondial de la liberté de la presse (critère 14),
3. la lutte contre la corruption, grâce au classement mondial par l'indice de la perception de la corruption (critère 15),
C. en matière d'environnement,
1. la ratification de quatre conventions internationales :
a) la Convention sur la diversité biologique (critère 16),
b) le Protocole de Kyoto à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (critère 17),
c) la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de fleurs sauvages menacées d'extinction (critère 18),
d) l'Accord international sur les bois tropicaux (critère 19),
2. la surface des espaces protégées en pourcentage de la surface terrestre totale du pays (critère 20),
3. l'empreinte écologique, c'est-à-dire un indicateur de l'utilisation faite par chaque pays de ses énergies renouvelables (critère 21).
Un modèle mathématique affecte à chaque pays une note de 0 à 1 pour chacun des 21 critères retenus. Certains critères sont agrégés, les conventions internationales par exemple. Les critères sont pondérés : la note sur la liberté de la presse compte deux fois plus que la signature des conventions.
Le classement final est obtenu en affectant des coefficients à la note obtenue par les pays dans ces trois domaines : coefficients 2 pour la sécurité, coefficient 2 pour les droits humains, coefficients 1 pour l'environnement.
Quels sont quelques résultats de l'application de ce modèle mathématique?
En matière de « sécurité », la France est 27e, les États-Unis 57e. Autrement dit, le pays le plus armé, avec les armes les plus sophistiquées, celui qui menace la sécurité et la paix en foulant au pied le droit international et en envahissant l'Irak, a une place honorable dans le palmarès de la paix en matière de sécurité.
En matière de « droits de l'homme », la France est 19e, les États-Unis 24e, Israël 33e, l'Australie 16e. Autrement dit, un pays comme les États-Unis qui ne respecte pas les droits de l'homme dans ses prisons et ses camps de concentration, un pays comme Israël qui pratique une politique coloniale en Palestine, ont un bon rang dans le palmarès de la paix en matière de droits de l'homme, tandis qu’un pays comme l'Australie qui refuse de reconnaître le génocide des aborigènes a un des premiers rangs dans le palmarès des droits de l’homme.
En matière d'« environnement », la France est 91e, les États-Unis 92e.
Pour le classement final du palmarès de la paix, la France est 26e, les États-Unis 33e, mais l'Irak est 149e. A croire que ce ne sont pas les Etats-Unis mais l'Irak qui sont le pays agresseur et qui ne respecte pas les droits de l’homme et la loi internationale ! Le modèle mathématique est à revoir : il faut peut-être ajouter ou supprimer des critères, faire une pondération différente. La tentative est intéressante. Elle révèle peut-être un inconscient impérialiste du droit et des institutions internationales.