Emancipation et non communisme

Jean Louis Sagot-Duvauroux, lecture d’un texte en ligne

 

La revendication de liberté se développe sur des contraintes ressenties que les humains croient dépassables. Elle se donne pour objectif d'élargir les possibles de l'existence individuelle ou collective. Elle se construit comme perspective rassemblant des individus dans le désir d'établir des communautés libres, prospères, pacifiques. Elle se concrétise en mouvements et options politiques. Ces revendications ont connu des accélérations et des reculs. Ces reculs ont ont porté le doute sur la revendication de liberté, la frontière actuelle entre la liberté et la contrainte serait alors définitive.

 

Le désir de liberté est harponné et porté à incandescence par le bal hypnotique de la communication publicitaire. Le somnambulisme qui s'en suit fait encore illusion, tant qu'on est dans le centre commercial. Mais les appétits sont rendus furieux par les caddies vides. La seule façon d'intervenir sur sa vie consisterait à tirer les marrons du feu. C'est le chacun pour soi, des agriculteurs de la vie sociale. C'est ainsi que des sociétés s'effondrent dans le banditisme généralisé. La loi de la force démembre les cités du coeur de l'Europe.

 

Le mot communisme recouvre des réalités trop hétérogènes pour fédérer les mouvements émancipateurs. Est-ce l'adulation liturgique du chef, l'égalitarisme obligatoire sous peine de goulag, la grisaille d'une société contrainte, la tyrannie d'un dictateur paranoïaque, ou bien les lithographies de Picasso, la figure romantique du partisan engagé contre la naissance. L'histoire a infligé aux termes communisme des plis qui résistent au repassage. Le communisme porte fort son étatisme. Il s'est placé en surplomb et en explication de toutes les formes d'émancipation, si bien qu'il ne peut exprimer de manière convaincante sa contingence. Notre point de vue est que le communisme doit devenir autre chose que ce qu'il a été, ou cesser de porter toute espérance politique.

 

Le mot émancipation est le mot d'ordre des Lumières, désignant le mouvement d'un statut de dépendance à un statut de liberté. C’est ne plus être sous la main d'une puissance tutélaire extérieure. Il faudrait dire émancipation solidaire, dans la mesure où l'émancipation s'effondre si elle ne se construit pas de façon solidaire des espaces communs, c'est-à-dire pour le plus grand nombre.

 

 L'idée d'alternative identifie la part de l'opinion publique qui pense nécessaire et possible de faire prendre voies à l'histoire humaine, de l'emmener ailleurs, vers d'autres mondes encore inédits. Le terme d'alternative est préférer à celui de radicalité, dans la mesure où le but n'est pas d'aller plus profond mais d’aller ailleurs. Il est aussi préféré au terme de révolutionnaire, qui est la métaphore de programmes politiques se distinguant du réformisme, sans envisager, ni même souhaiter, qu'une révolution soit nécessaire pour les appliquer. L'alternative peut naître d'un événement révolutionnaire au sens strict du terme, par exemple une insurrection populaire mettant le pouvoir politique à bas, mais la rupture qu'elle indique peut aussi s'opérer par mouvements localisés dans l’entrelac des failles de la société. Il faudrait dire alternative émancipatrice dans la mesure où l'altérité se pense par rapport au même, que l'autre monde est souvent présenté comme le négatif, l'image renversée du monde actuel, le monde remis sur ses pieds, remis à l'endroit d'une réalité qui conserve, dans un autre équilibre, son essence et son homogénéité, alors que les perspectives émancipatrices sont pleines de surprises.

 

L'effondrement des régimes instaurés par les partis communistes a entraîné une dépression théorique, la prudence et même la réticence par rapport aux mots et aux dogmes qui avaient couvert le soviétisme dictatorial, le délitement de la discipline et de l'alignement, la rétraction sur les pratiques dont on éprouve en acte le caractère émancipateur, la reconstitution d'un vocabulaire pour dire l’émancipation sans la mélanger avec les désastres effectués en son nom, le remplacement des théorisations classiques par de vagues formules humanistes, ce qui a permis des regroupements politiques nouveaux.

 

La contestation des pouvoirs mondialisés invente un vocabulaire politique nouveau, mais elle s'interroge sur les moyens d'enclencher la dynamique, en particulier sur un projet d'émancipation tel que les conditions de sa mise en oeuvre ne se retourne pas en son contraire.

 

Le mouvement d'émancipation tente de construire une humanité libérée des contraintes qui la brident inutilement, une humanité où les communautés croisent leurs richesses sans rapport de domination. Les forces qui mettent cette alternative en oeuvre essaient de créer, d'élargir et de pérenniser des espaces d'autonomie débarrassés des rapports de pouvoir. Aux hiérarchies, aux murs, aux antagonismes et aux violences qui contraignent la vie en société, ces forces veulent substituer la libre association. Ces espaces d'autonomie et de libre association s'établissent dans un espace occupé par des formes historiques de contraintes et de hiérarchies.

 

Il faut être libertaire quand les Etats protègent un ordre injuste et entravent l'accès aux décisions. Il faut être égalitaire quand règne l'inégalité des conditions et des identités. Il faut être solidaire quand la concurrence condamne à une fragmentation déprimante et à la cruauté des conflits stériles ou à l’adoration du berger par des troupeaux sans âme. Il faut être anticapitaliste pour que les rapports sociaux ne soient pas assujettis à la logique du profit. L'émancipation est libertaire, égalitaire, solidaire, anticapitaliste.

 

 Le passage de la contrainte à la liberté ne sera pas décrit sous des figures temporelles, le désir tendu vers des lendemains tellement intenses qu'on ne les reconnaîtra jamais, le vecteur du progrès lancé depuis un présent détestable vers la cible d'un avenir radieux, mais sous des figures spatiales, passer de la contrainte à la liberté. La liberté n’est pas seulement une espérance, elle est aussi une expérience.

 

 C'est un espace où il est déjà libre et où il en a goûté la grandeur que l'esclave tente d'élargir sa liberté. C'est autour d'une liberté déjà là que s'agrégent les communautés et les motivations qui donneront force aux révoltes. Nos existences arpentent les deux espaces, l'espace contraint du travail contraint, l’espace libéré du temps libre. Notre univers et notre tête sont partagés par cette frontière conflictuelle mouvante. Petits grignotages et grandes avancées, tout est bon, rien n'est à remettre à demain. Le mythe de la percée décisive y perd de sa magie, mais ce mythe est cousin de la déroute et de l'occupation. Il y a six frontière propices à l'élargissement de la zone libre.

 

Dernière mise à jour de cette rubrique le 14/04/2008

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