1. (Badiou) Ce qui domine actuellement, ce sont les affects de peur, la peur primitive des possédants et la peur socialiste de la réaction des possédants.
Les affects collectifs sont organisés par l'État et relayés par l'ensemble de ses appareils, c'est-à-dire les partis, les grands corps, les syndicats et les médias. Les médias sont des puissances de déraison et d'ignorance spectaculaires, propageant les affects dominants. Ils ont par exemple joué un rôle dans la psychose en relation avec Le Pen en 2002, cette folie se terminant en 2007 par la cavalcade Sarkozy Royal. L'affect collectif qui projette en avant Sarkozy peut être appelé « la grande peur ». Les élections sont dominées par la peur essentielle qui caractérise la situation subjective des privilégiés qui sentent que leur privilèges sont relatifs et menacés, la peur des étrangers, des ouvriers, du peuple, des jeunes de banlieue, des musulmans, des noirs, peur créant le désir d'un maître qui vous protège, fût-ce en vous opprimant et paupérisant plus encore. Mais il y a aussi la peur du flic agité que cette première peur provoque. Le petit-bourgeois socialiste n'apprécie pas le flic agité. Il n'oppose pas à la peur primitive une affirmation hétérogène par principe aux variations sur le thème policier, escomptant engranger les douteux bénéfices de la peur de la peur. Pour la droite comme pour le parti socialiste, puisqu'on est peur contre peur, les seules questions sont : « doit-on avoir plus peur du balayeur tamoul que du flic qui le pourchasse ? », « doit-on avoir plus peur de l'arrivée du cuisinier malien que du réchauffement de la planète ? ». Il n'est pas question de dire qu'il y a un seul monde, car pour eux le monde n'existe pas. On n’envisage pas de discussion publique sur les questions de guerre ou de paix, ou sur les lois contre les sans-papiers, les jeunes des quartiers pauvres ou les malades insolvables.
2. La politique, c'est la transformation de l'état de choses existant, ce n'est pas le néant des affects.
C'est donc la négativité affective omniprésente de tous ceux qui votent, sur cette convocation truquée de l'État. Une participation au vote tellement massive qu'elle intimide. Si la politique est l'action collective organisée, conforme à quelques principes, et visant à développer dans le réel les conséquences d'une nouvelle possibilité refoulée par l'état dominant des choses, le vote, soumis au sans-principe de l'affect, est apolitique.
3. La peur socialiste comme politique est dépourvue de réalisme
La peur seconde, la peur d'opposition, est plus éloignée du réel que la peur primitive, la peur de réaction. En effet, la droite réagit à quelque situation effective, tandis que l'opposition ne redoute que l'amplitude de la réaction. L'opposition de gauche est distante d'un cran de plus de tout ce qui existe effectivement. Elle n'a comme réel que le réel crée par la peur primitive ou, dans une moindre mesure, le réel distant qui créé la peur primitive. Le contenu de l'opposition de gauche, c'est essentiellement les effets redoutés de cette peur primitive. La peur seconde, la peur socialiste, trop déchargée de réel, ou en partage avec le réel de son supposé adversaire, ne peut se fixer que sur le vague des proses sans arrimage dans le monde. Ce manque de tout réel, c'est l'exaltation vide, le néant du pôle subjectif des peurs.
4. La peur qui domine les élections laisse les mains libres à un État qui devient terroriste et guerrier
Le rite électoral organise les peurs. Toute chaîne de peurs conduisant au néant, le vote conduit au néant. Le vote est une opération de l'État, une opération non politique de l'État. L'opération électorale incorpore la peur et la peur de la peur à l'État. Autrement dit, un élément subjectif de masse, la peur, valide l'État.
Le vote ne configure que des affects de peur. Il ne construit qu'une apparence de choix. Le vote entre deux indiscernables exprime et provoque la désorientation, même s'il se donne l'apparence d'un choix. Il laisse les mains libres au personnel de l'État.
Dès que l'État est investi par la peur, il peut librement faire peur. Un État légitimé par la peur est habilité à devenir terroriste. La terreur d'État a des formes démocratiques : radar, photos, contrôle d'Internet, écoute systématique de tous les téléphones, cartographie des déplacements. Le mécanisme principal de la terreur d'État est la surveillance, et de plus en plus la délation. Le seul avenir de la peur est la terreur. Le contrôle se change en terrorisme d'État.
La vérité de cette tension peureuse est la guerre contre le terrorisme, pour maintenir les disparités par la force. La guerre n'est pas ailleurs, car elle n'a pas de localisation fixe. Elle ne se laisse pas facilement contenir dans l'espace. L'Occident veut interdire un pôle de puissance hétérogène à sa domination, un État voyou qui ne partagerait pas les délices du marché et du nombre électoral. Il craint l'alliance des États voyous de l'extérieur avec les voyous de l'intérieur, les sauvageons, la racaille.
5. Le pétainisme consiste à créer la peur de la guerre et à promettre la protection par l'acceptation de la domination
Il créé de toutes pièces chez les gens la peur de la guerre, externe ou interne, une guerre qui est déjà là. Et il promet de protéger contre les effets de la guerre, de rester à l'écart. Il faut avoir plus peur de la guerre que de la défaite. Il faut survivre plutôt que de faire le fanfaron. Le pétainisme présente les abominations subjectives du fascisme, la peur, la délation, le mépris des autres, sans sa force affirmative, sans son élan vital. Acceptons les lois du monde, la servilité, la domination, le dur travail, la surveillance, la suspicion des étrangers, le mépris des peuples, et alors tout ira bien.
6. Faisons l'alliance des sans peur, refusons l'affect comme arme de la politique
Pour éliminer ce péril, faisons l'alliance des sans peur. Le courage est de se soustraire tant à la peur primitive qu'à la peur de la peur. L'illusion entretenue par la gauche est qu'on peut faire confiance à la peur de la peur pour éviter les effets réactifs de la peur, pour éviter que le flic agité soit le maître du jeu, alors que, dans le cadre de cette illusion, en aura à la fois et la peur et le flic. Rejeter ces illusions, c'est affirmer qu'une orientation de la pensée et de l'existence peut s'affirmer au-delà des affects. Ce qui est plus important que le vote, c'est d'organiser politiquement les ouvriers de provenance étrangère et les ouvriers sans-papiers pour qu'ils expriment la vérité.
7. La dépression créée par la peur qui s'insinue partout en nous est la composante pulsionnelle de la situation actuelle
Nous sommes déprimés. On estime que Sarkozy partage notre peur, ce qui le rend proche de nous, et qu'il connaît les moyens d'en limiter les causes, qu'il va construire des murailles de Chine contre les fauteurs de troubles, qu'il va s'occuper de nos peurs. Sarkozy redoute infiniment toute épreuve réelle, comme tous les personnages qui croient se tirer d'affaire par la corruption des adversaires et le tapage des effets d'annonce. Et Sarkozy à peur que sa peur devienne visible.
8. La nostalgie d'une gauche puissante
Nous sommes nostalgiques de la période où gaullistes et communistes partageaient le même bilan du pétainisme. Jospin, avec le vote Chirac, et Sarkozy mettent à mort la référence à la gauche et la droite. Le parti socialiste, c'est la gauche décomposée, du fait de la faiblesse dans l'affrontement, de l'irruption de l'impossibilité d'une victoire de la gauche. La gauche ne fait plus peur à personne. Vivent les riches !
Le parti communiste a perdu ses vertus ouvrières. Il donne des signes de chauvinisme, de peur de tout mouvement qu'il ne contrôle pas, de crétinisme parlementaire. En 1968, il devient l'ennemi organisé de toute la jeunesse révolutionnaire et le rempart de l'ordre électoral et syndical. Il sacrifie ses fétiches verbaux pour rentrer dans le consensus démocratique, apparaissant comme une forme acariâtre et égocentrique de la démocratie. Il s'allie avec Mitterrand et disparaît.
L'URSS était l'apparent gardien des repères idéologiques marxistes. Du temps de Staline, les organisations ouvrières et populaires se portaient mieux et le capitalisme était moins arrogant. Ce sont les liquidateurs, Brejnev et Gorbatchev, qui ont plongé le monde de la gauche dans la misère. Le référent communiste semble mort.
9. La stalinisation de la démocratie
Symptômes ont de la désorientation, les rats de gauche courent partout, signalant les prémices d'un tremblement de terre, la mise en place de la logique du parti unique, dès lors que tout le monde accepte l'ordre capitaliste, l'économie de marché, la démocratie représentative. Le stalinisme est donc l'avenir de la démocratie parlementaire, avec des moyens de contrôle des populations encore plus efficaces. Sarkozy joue le rôle de Staline, tentant de bâtir le parti unique, l'Union pour le l'unanimité présidentielle. Pour que Sarkozy réussisse, il suffirait que les ralliés, les rats qui quittent le navire de la gauche en perdition, constituent petit à petit un flot, un tsunami de rats. Nous avons déjà des rats d'avant-garde pour la construction de l'Union pour l'unanimité présidentielle, prolongeant la renégation contre-révolutionnaire initiée par les nouveaux philosophes en 1976.
10. Le sentiment d'impuissance
Après la composante pulsionnelle et la composante nostalgique, la composante d'impuissance. L'impuissance était effective. Elle est maintenant avérée comme dimension intrinsèque de la démocratie électorale, impuissance de ceux qui tentent de gouverner leurs actions et leurs passions selon l'idée qu'après tout le réel est rationnel. La démocratie électorale enregistre de manière passive les dispositions étrangères au vouloir éclairé. Il est consternant d'entendre dire que l'importance de la participation électorale est une victoire de la démocratie. Hitler, une victoire de la démocratie ? Si le nombre à lui seul exige qu'on le célèbre, alors cela veut dire que la démocratie est indifférente à tout contenu. On ne peut plus vilipender ces absurdes votants. Si c'était pour nous faire le cadeau de Sarkozy, ils auraient mieux fait de rester chez eux. Ils ont organisé un désastre. Les « démocrates » disent constater que le résultat est incontestable et donc qu'il n'y a plus rien à faire. Respectons le suffrage universel, la volonté populaire, agenouillons nous devant le nombre. Il faut juger le suffrage universel sur ses effets. Une chose n'est pas valide indépendamment de ses effets réels. Le suffrage universel a légitimé Hitler, Pétain, la guerre d'Algérie, l'invasion de l'Irak. Les majorités démocratiques ne sont pas a priori innocentes. Il faut être dépressif pour respecter une décision majoritaire dans une indifférence affichée à son contenu, pour être obligé de ne pas exprimer son dégoût du résultat. Les élections deviennent un instrument de répression et non un instrument d'expression qu'elles prétendent être. Par exemple, les élections de 1968 ont été le recours essentiel pour la dissolution du mouvement de mai 68, car les élections sont incorporées à la forme d'État qu’est le capitalo-parlementarisme, forme appropriée à la maintenance de l'ordre établi, et dans ce cadre elles ont une fonction conservatrice, voire répressive. Si les espaces de décision étatique ne nous laissent que le vote, on se sent impuissant.
11. Pour sortir de la dépression, de la nostalgie et de l'impuissance, il faut tenir un point réel, c'est-à-dire un point tenu pour impossible.
Notre situation subjective, celle des débris de la gauche, c'est ce mélange de pulsions négatives, de nostalgie historique et d’impuissance avérée. En bref une asthénie dépressive. Il faut une cure élevant l'impuissance à l'impossible, c'est-à-dire trouvant le point réel sur lequel tenir coûte que coûte, un point tenu unanimement comme une lubie impossible, nous constituant ainsi en exception au syndrome dépressif. Nous ne serons plus dans le filet vague de l'impuissance, de la nostalgie historique et de la composante dépressive. Nous serons enchaînés aux conséquences du point réel trouvé, nous nous incorporerons à la construction de ces conséquences, au corps subjectivé que ces conséquences constituent peu à peu.
Si la temporalité d'opinion consiste à dire qu'il faut attendre la prochaine échéance électorale, alors nous devons construire dans la temporalité d'opinion une autre durée.
Au mieux on est déprimé, au pire on devient un rat. Le rat est celui qui ne peut supporter d'attendre. Il ne veut pas mariner dans l'impuissance, encore moins dans l'impossible. Il se précipite dans la durée qu'on lui offre, sans être en état de construire une autre durée. Sarkozy a peut-être été rat lui-même, en tout cas il a une bonne connaissance de la subjectivité des rats et les attire avec virtuosité. C'est l'homme aux rats. N'être ni rat ni déprimé, c'est construire un temps autre que le temps auquel l'État ou la situation nous assigne, un temps impossible, mais qui est notre temps.
12. Ce quelque chose dont mai 68 est l'un des noms est le communisme, comme nom générique de la défaite des réactionnaires
Mai 68, ce n'est pas par-delà le bien et le mal, c'est l'identification précise du mal, les gens de la finance et de la puissance qui ressemblent à Sarkozy, le bien étant l'ouvrier politisé, les peuples levés, les militants de la révolution. Les réactionnaires veulent éradiquer toute idée qui suppose qu'on peut tenir un point réel hors de la loi de l'État, hors de la contrainte du monde que nous dominons. En mai 68, des gens ont dit qu'il fallait tenir un point réel, l'alliance des intellectuels et des ouvriers, et ils ont tenté de le tenir. Les réactionnaires veulent déraciner non seulement la réalité mais la possibilité de penser que l'obstination à tenir un point réel est possible. Ils veulent que soit publiquement et unanimement reconnue la disparition du spectre, la disparition du communisme empirique ne suffisant pas. Il faut la suppression de toute forme de communisme possible. Il faut que, même à titre d'hypothèse, le communisme ne puisse plus être mentionné, car il est le nom générique de la défaite des réactionnaires, et même de leur disparition. Les militants de mai 68 tentaient de tenir des points dont on peut discuter le contenu, mais qui relevaient tous de l'hypothèse communiste, en son sens générique, passer outre le capitalisme, la propriété privée, la circulation financière, l'État despotique, etc., avec la discipline neuve et l'abnégation nouvelle d'un point réel tenu dans l'indifférence joyeuse à la loi étatique et commerciale du monde.
13. Tenir un point illégal ou se soumettre au service des biens
Sarkozy pense qu'on peut en finir avec ce quelque chose dont mai 68 est l'un des noms, le plus récent en France, en faisant en sorte que la métamorphose des individus consommateurs, passifs et stéréotypés, en sujets d'un processus réel, où tenir quelque point est la règle, soit hors la loi, pas uniquement au sens policier mais au sens où cette métamorphose appartiendrait à l'ordre de l’irreprésentable absolu. Faire quelque chose qui ne soit pas interne à la temporalité proposée tomberait en dehors non seulement de la loi du monde empirique mais de la loi de tout monde possible ou imaginable.
Tenir un point illégal est la seule chose qui soit en dialectique authentique avec la pulsion négative, avec la dépression soumise. S'il n'y a pas ce point, alors la seule chose vivable est la soumission la plus abjecte à la réalité. Si rien ne vient trouer la réalité, si rien n'est en exception avec elle, alors il n'y a que la réalité de la soumission à cette réalité, la soumission au service des biens. La violence contre mai 68 cherche à préserver l'hégémonie sans réserve du service des biens, c'est-à-dire le service de ceux qui ont des biens. Il n'y a rien de mieux que le gain personnel. Tout est désormais sous la règle du service des biens. Le service des biens est la loi du monde. Et on se sert en servant ceux qui ont des biens, en servant le service des biens. On a voté pour que le service des biens soit la maxime du monde. On n'a rien à répondre si on n'a pas un point réel, en exception à la règle, un point autour duquel on parle universellement de manière désintéressée, un point qui soit nôtre et que, contre la loi du monde, nous disons vouloir tenir coûte que coûte, un point qui doit être en exception de la particularité du service des biens et qui propose universellement la discipline d'une vérité. Le service des biens est l'impuissance du possible. Il nous faut élever l'impuissance à l'impossible.
14. Rétablir la puissance et l'honneur des ouvriers immigrés
Il faut rétablir le signifiant ouvrier dans le discours action de la politique, ouvrier étant le nom générique de tout ce qui peut se soustraire, sous une forme organisée, à l'hégémonie du capital financier et de ses servants. La cible de la droite, du parti socialiste et de la politique parlementaire est le contrôle de l'immigration, le renvoi des gens chez eux, pour qu'ils apprennent le français, l'interdiction du regroupement familial, la chasse des enfants scolarisés, la limite puis l'abolition du droit d'asile, les campagnes civilisées contre les coutumes des gens qui arrivent, le féminisme agressif, la laïcité d'exclusion et de répression vestimentaire, les délations et les rafles. La cible de l'ennemi indique le lieu de notre action. Les ouvriers de provenance étrangère doivent être reconnus par l'État comme de libres sujets. Ils doivent être protégés et pouvoir s'organiser comme puissance politique populaire, afin que chacun, fût-ce sous l'effet de la crainte de leur force, les considère comme libres sujets, honneur de ce pays quand ils deviennent intellectuels organiques de la politique nouvelle. Ceux qui sont persécutés doivent être honorés, non parce qu'ils sont persécutés, ce serait l'abomination humanitaire et charitable, l'opium du petit-bourgeois, mais parce que, au nom de nous tous, ils organisent l'affirmation d'une pensée différente de la vie humaine. Marx honore les ouvriers, qui n'ont rien et sont considérés comme la classe dangereuse, et il participe activement à leur organisation, en tant qu'ils sont les principaux bâtisseurs d'une société égalitaire. Tous les ouvriers qui travaillent ici sont d'ici.
15. L'art
L'art comme création est supérieure à la culture comme consommation. Il faut l'affirmer dans les médias et dans les écoles.
16. La science et la technique
La science, intrinsèquement gratuite, l'emporte sur la technique, même et surtout quand cette dernière se proclame profitable. Ce qui a une valeur universelle doit être honoré. On honorera les créateurs en mathématiques comme les ouvriers qui viennent faire ce que personne d'autre n’a envie de faire et s'incorporent aux inventions politiques.
17. L'amour
L'amour est une procédure de vérité portant sur la différence et sur le deux. Il est menacé par le libertinage, qui le réduit aux variations sur le thème du sexe, l'individu aurait alors droit à la jouissance sous toutes ses formes, et par la conception libérale qui le subordonne au contrat, les avantages de l'un des partenaires devant équilibrer ceux de l'autre. Dans les deux cas il s'agit d'intérêt individuel. Les libertaires font fonctionner le marché de la pornographie et recourent au désir. Les libéraux cherchent aussi la satisfaction des individus et recourent à la demande. L'amour est violent, irresponsable, créateur, à durée irréductible à celle des satisfactions privées. Il enseigne la vacuité et l'insignifiance de l'individu, la mutilation qu'impose à l'existence la prétendue souveraineté de l'individu.
18. Le serment d'Hippocrate doit être rappelé.
19. Politique et gestion
Tout processus fragment d'une politique d'émancipation est supérieur à toute nécessité de gestion, même quand la contrainte gestionnaire se déclare moderne, réformatrice, en opposition aux archaïsmes. La modernisation est le nom d'une définition stricte et servile du possible, rendant impossible pour le grand nombre ce qui était praticable et rendant fructueux pour l'oligarchie dominante ce qui n'était pas praticable. Contre les gestionnaires du possible, qui considèrent ce que nous allons faire comme impossible, affirmons que cela est en réalité la création d'une possibilité antérieurement inaperçue et universellement valide.
20. Les médias
Un média qui appartient un riche manager n'a pas à être consommé par quelqu'un qui n'est ni manager ni riche. Désintéressons nous des intérêts que leur intérêt souhaite voir devenir les nôtres.
21. Face à la fragmentation du monde par la concurrence, la peur, la ségrégation, la violence, la guerre et les murs, nous faisons la proposition politique qu'il y ait un seul monde
Il y a un seul monde. C'est une proposition performative à laquelle nous resterons fidèles et dont nous tirerons toutes les conséquences, un principe d'action, un impératif politique, celui de l'égalité des existences dans ce monde.
Le lien entre la question analytique de savoir dans quel monde nous vivons et la question normative de savoir dans quel monde nous désirons vivre définit la politique, comme moyen de passer d'un monde à l'autre.
Mais il faut constater qu'il n'y a pas un seul monde, puisqu'il y a le monde des riches et des puissants d'un côté et le monde des exclus, des persécutés et des soumis de l'autre, si bien que la question politique est d'affirmer l'existence d'un seul monde, celui, indivisible, de tous les vivants.
La question politique est donc plus une question d'existence que de qualité. Avant de se soucier de la qualité de la vie, il faut vivre.
L'axiome réel de la politique dominante est que le monde unifié n'existe pas, car le monde qu'on déclare exister et qu'on veut imposer à tous est le monde des objets et des signes monétaires, un monde de la libre circulation des produits et flux financiers, le monde du marché où les sujets humains n'existent pas librement, puisqu'ils n'ont pas le droit de circuler et de s'installer où ils veulent, qu'ils n'ont pas, dans leur écrasante majorité, accès à ce monde. Ils sont enfermés à l'extérieur par des murs, y compris les murs des prisons.
Selon l'opinion commune, après le mur séparant le monde capitaliste, dit démocratique, et le monde socialiste, dit totalitaire, il y aurait le monde unique de la démocratie, alors que, en fait, il y a les territoires des privilégiés et ceux des autres. Les étrangers qui arrivent et dont on dit qu'ils posent problème sont la preuve que la thèse de l'unité du monde est fausse. Ils viennent d'un autre monde.
Des gens, animés par la peur, et organisés dans cette peur par l'État, se demandent avec anxiété combien de gens viennent de l'autre monde, ce qui prépare la persécution, l'interdiction, l'expulsion de masse.
La maxime subjective fondamentale du monde démocratique occidental est la concurrence, la libre concurrence qui impose la suprématie de la richesse et des instruments de la puissance, la séparation des corps vivants, par et pour la défense acharnée des privilèges de la richesse et de la puissance.
L'élargissement de la démocratie (l'imposition de la loi du nombre, les lois comptables, la loi monétaire du nombre, mais aussi la loi du nombre électoral, dans ce monde où tout est compté, la loi du bon nombre, le bon compte qui fait élire des clients dociles) se fait par la guerre. Ce qui existe est un faux monde clos, maintenu séparé de l'humanité générale par la violence.
D'abord, ces gens d'origine étrangère sont du même monde que moi, ils existent comme moi. Je discute avec eux. J'ai avec eux des désaccords et des accords. L'unité du monde est celle des corps vivants, ici et maintenant, avec leurs identités et leurs différences.
22. La fausse solution de l'intégration ou de l'amour de la patrie ou des lois
L'étranger n'a pas à s'intégrer ou à aimer
Les différences sont le principe d'existence du monde, la logique immanente du monde. La mesure des intensités identifiantes, donc des différences, est la même pour tous. Une collectivité est telle que, pour avoir le droit d'y figurer, il faille être identique à tous les éléments qui en font partie, ne saurait être un monde, mais une forme barbare de nationalisme mental.
Quant aux lois, on ne demande pas de les aimer. Les lois valent égalitairement pour tous. Elles sont des règles provisoires dans telle région, des règles auxquelles il faut obéir. Mais elles n'imposent pas des conditions subjectives ou culturelles d'existence. Elles n'imposent pas, pour vivre dans la communauté où elles s'exercent, d'être comme autrui, ou plutôt comme les gens du monde de Sarkozy.
23. Tout le monde est différent
Le monde unique est celui où existe l'infinité des différences. Ceux qui y vivent existent comme moi, mais ils ne sont pas comme moi. Si on demande à ceux qui vivent dans le monde d'être les mêmes, alors ce monde se ferme et devient différent d'un autre monde, ce qui prépare les murs, les contrôles, le mépris, les morts et finalement la guerre.
24. L'identité, avec un usage défensif se subordonnant à l'usage affirmatif, est le support d’un échange d'expérience, dans un climat d'égalité, rejetant la consommation nihiliste et l'ordre policier
Une identité est l'ensemble des traits, des propriétés, par le moyen desquels un individu ou un groupe se reconnaît comme étant lui-même. L'identité est l'ensemble des propriétés qui soutiennent une invariance. Elle est ce qui est différent du reste, en tant qu'identité statique, invariance dans l'espace, et ce qui ne devient pas différent, en tant qu'identité dynamique, invariance dans le temps.
Sous l'hypothèse que nous vivons dans le même monde, on a le droit d'être le même, de maintenir et développer son identité, de conserver et d'organiser les propriétés invariantes qui sont les miennes, en refusant toute intégration comme dissolution de ma propre identité au profit d'une autre qui, a priori, n'a pas de raison d'être meilleur que la mienne.
Il y a alors un usage affirmatif de mon d'identité, dans le désir que mon devenir reste intérieur au même (deviens qui tu es), selon un développement immanent de mon identité dans la nouvelle situation, une appropriation créative au lieu où je me trouve dans le monde, une invention de ce que je suis comme mouvement subjectif, sans cassure intime, mais par dilatation de mon identité.
Il y a aussi un usage négatif de mon identité, qui consiste à défendre avec acharnement que je ne suis pas l'autre, quand on exige mon intégration. J'affirme avec force que mes traditions et mes usages ne seront pas ceux du petit-bourgeois européen, et je renforce même mes traits identitaires religieux et coutumiers, n'acceptant pas la supériorité du monde occidental. Je me défends contre la corruption par l'autre. Je préserve ma pureté.
Toute identité est le jeu d'un mouvement de création et d'un mouvement de purification, la dimension négative devant se subordonner à la dimension positive.
La politique est un opérateur pour la consolidation de ce qu'il y a d'universel dans les identités.
Nous pouvons discuter avec l'étranger de ce que nous pouvons faire ensemble, affirmant ainsi que nous existons dans le même monde, quoique sous des identités distinctes, et en égalité, comme ami. Nationaux et étrangers ouvrent leur identité à leur dimension mobile, se rassemblant pour dire leurs différentes façons d'être dans le même monde.
Comme perspective sur le monde unique, l'identité est le support d'un échange d'expériences. J'apprends du nomade comment il voit la politique de mon pays et comment envisager ensemble de la changer, et le nomade apprend de moi comment on essaye de changer cette politique et combien la place du nomade est essentielle. Il en sort des idées et des organisations nouvelles.
Les étrangers ne sont pas un problème mais une chance. C'est avec eux que s'invente la politique à venir. Sans eux, nous sombrerons dans la consommation nihiliste et l'ordre policier. Les étrangers ont à nous apprendre à être étranger à nous-mêmes, pour ne pas être captif de l'histoire occidentale, dont nous n'avons attendre que la stérilité et la guerre.
25. Le courage, plus que l'héroïsme, comme morale provisoire
Nous cherchons une morale provisoire. Le courage est la vertu qui se manifeste par l'endurance dans l'impossible.
Le moment d'héroïsme, c'est le moment de l'expérimentation de l'impossible. L'héroïsme est représenté comme une posture, éventuellement sublime, parce que c'est le moment où on se tourne vers l'impossible, c'est-à-dire le réel requis, et quand on lui fait face.
Dernière mise à jour de cette rubrique le 14/04/2008