Le don et le contre don ou la réciprocité généreuse : donner, recevoir et rendre.

 « Don », dans le « Dictionnaire de l'autre économie », 2005, Paris.

 

 

Don et contre don : la réciprocité généreuse.

 

 

 Si les biens et services ne sont pas produits en fonction de l'intérêt individuel, pour le profit, s'ils ne sont pas destinés à être vendus, alors ils doivent être donnés ou partagés, ou comporter au moins une dimension de gratuité. L'économie solidaire doit se réclamer de l'esprit du don. Il ne s'agit pas de sortir de l'économique, de renoncer aux « stimulants matériels », de faire le sacrifice de l'utilité et de l'intérêt. Il s'agit de considérer le don comme un créateur d'alliance, d'amitié et de solidarité, comme ce qui fait qu'il y a du rapport social et de la coopération, plutôt que rien ou que la guerre. Pour restaurer l'alliance et créer la confiance, il faut manifester une part de gratuité. Cette part est tellement essentielle qu'il faut subordonner le moment de l'utilité, du calcul et de l'intérêt à l'impératif de gratuité.

 

 

Il existe des actions qui ne procèdent pas seulement de l'intérêt matériel calculé, comme dans le cas du marché, ou de l'obligation, comme dans le cas de l'État ou de la redistribution, mais aussi et d'abord d'une logique de l'alliance et d'une certaine gratuité. Il ne faut pas opposer de manière tranchée marché, État et association. Il faut comprendre les différences de logique et les continuités.

 

 

L'« homo oeconomicus », qui maximise son intérêt individuel, n'a pas la naturalité et l'universalité que lui prêtent les économistes : il n'est pas derrière nous mais devant nous. En effet, dans les sociétés traditionnelles, le lien social ne se construit pas sur la base du contrat ou des échanges marchands mais en obéissant à la contrainte de rivaliser de générosité affichée. C'est en dépensant jusqu'au gaspillage qu'on fait grandir son nom, qu'on acquiert du prestige. Les biens donnés, acceptés ou rendus dans le cadre de l'obligation de réciprocité généreuse n'ont le plus souvent aucune valeur utilitaire. Ils ne valent qu'en tant que symbole de la relation sociale qu'ils créent et nourrissent en faisant circuler entre les partenaires une dette qui devra s'inverser et jamais s'annuler. On ne rend pas tout de suite et pas l'équivalent, mais plus tard et davantage. Ce ne sont pas seulement des bienfaits, des biens positifs qui circulent, mais tout autant des méfaits, des insultes, des vengeances et des ensorcellements.

 

 

 L'obligation de donner, recevoir et rendre reste la règle fondamentale de la « sociabilité primaire » (les relations de personne à personne, où la personnalité des personnes importe plus que les fonctions qu'elles accomplissent). Cette obligation joue un rôle subordonné et pourtant décisif dans la sphère en principe impersonnelle de la « sociabilité secondaire » (la sphère du marché, de l'État, de la science, où l'exigence d'efficacité fonctionnelle des personnes est censée importer plus que leur personnalité), puisque là aussi les actions fonctionnelles sont accomplies par des personnes. Une entreprise ne peut être efficace si elle ne parvient pas à mobiliser les énergies créatrices, la loyauté, la fidélité.

 

 

Ce n'est ni dans la rationalité individuelle ni dans les règles en surplomb qu'il faut chercher la clé des actions sociales, mais dans les réseaux et dans la confiance qui relie les membres du réseau, étant donné que c'est par le don que les réseaux se créent et par le renouvellement des dons que la confiance s'entretient. L'action sociale n'obéit pas seulement à l'action rationnelle ou à l'obéissance, mais à une logique de sympathie. Il y a une tension entre intérêt et désintéressement, entre contrainte et liberté.

 

 

Quand on explique l'action ou l'histoire en les ramenant aux choix et aux décisions d'un sujet substantiel toujours déjà là et qui leur préexiste, un sujet avec des besoins, des intérêts, une fonctionnalité, une efficacité, on manque l'émergence et la constitution du sujet, on manque le sens et la solidarité.

 

 

 Avant que le sujet individuel satisfasse ses besoins et calcule ses intérêts, il doit exister et se constituer en tant que tel. Cette construction de la subjectivité passe par la subordination du besoin et des considérations utilitaires à l'exigence de sens.

 

 

 Et en ce qui concerne un sujet collectif, pays, association, entreprise, il n'y a pas de pays prospère qui ne soit d'abord un pays, une patrie, il n'y a pas d'association solidaire qui ne fasse primer le principe associatif sur des impératifs fonctionnels, il n'y a pas d'entreprise efficace qui ne soit d'abord une communauté.

 

 

La vraie critique de l'économie politique passe par la reconnaissance de l'essence politique, et non économique, des sociétés. Les alternatives au méga capitalisme ne sont pas d'abord des alternatives économiques. Elles sont dans la limitation de l'économie, dans sa subordination à des exigences de gratuité, de don et de démocratisation, ce qui constitue une autre institutionnalisation de l'économie de marché. (JP Dussaud)

 

 

Dernière mise à jour de cette rubrique le 14/04/2008

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