Développer la démocratie est une condition de la culture de paix

Jacques Rancière : ' La haine de la démocratie'(CR de JP Dussaud)

1) Les titres à gouverner

 

 D’après certains philosophes de l’Antiquité, doivent gouverner ceux qui ont les dispositions appropriées (ceux qui possèdent des « titres à gouverner »). Il y aurait sept titres qu’un individu peut faire valoir s’il veut gouverner, sept titres qui, donc, fondent l’ordre de la cité.

 

 Les quatre premiers titres à gouverner concernent « ceux qui sont nés avant » (le pouvoir des parents sur les enfants, le pouvoir des vieux sur les jeunes) et « ceux qui sont mieux nés » (le pouvoir des maîtres sur les esclaves, le pouvoir des gens bien nés sur les « hommes de rien »).

 

Après ces quatre titres qui concernent la naissance et les relations familiales et sociales et qui fondent l'ordre de la cité sur la loi de filiation, les deux suivants, qui concernent le pouvoir des plus forts sur les moins forts et l'autorité des savants sur les ignorants (le pouvoir de ceux qui sont « compétents »), demandent pour cet ordre de la cité un principe supérieur, selon lequel gouverne celui qui est « le meilleur » (le plus fort ou le plus savant). Quand le principe de gouvernement prend ses distances avec le principe de la filiation, avec la simple relation au père de la tribu ou au père divin, alors la politique peut commencer.

 

Le septième titre à gouverner, le « titre anarchique », considéré comme le plus juste, le plus aimé des Dieux, est le tirage au sort, procédure démocratique par laquelle un peuple d'égaux décide de la distribution des places. La naissance, l'ancienneté et la science des gens de bien doivent alors s'incliner devant la loi du sort. Le titre anarchique, ce titre qui n'en est pas un, produit un doute sur la légitimité des six autres titres qui, eux, établissent une hiérarchie « naturelle » entre gouvernants et gouvernés.

 

La démocratie est un gouvernement anarchique fondé sur le fait que les gouvernants n’ont comme légitimité rien d'autre que l'absence de toute titre à gouverner.

 

2) La compétence, la brigue ou le tirage au sort

 

Jusqu'à Montesquieu, le tirage au sort est un remède à un mal encore plus grave que le gouvernement des incompétents, à savoir le gouvernement des hommes habiles à « prendre le pouvoir par la brigue » (ces hommes qui cherchent à triompher par des manœuvres secrètes et des intrigues). À l'époque, le procédé démocratique du tirage au sort est en accord avec le principe qu'un bon gouvernement est celui de ceux qui ne désirent pas gouverner. Actuellement, la démocratie est malade puisqu’un des premiers titres sélectionnant ceux qui sont dignes d'occuper le pouvoir est la « capacité » de désirer exercer le pouvoir.

 

De même que la politique n'est pas le gouvernement du mieux né, du plus fort ou du plus compétent, de même la politique n’est pas le gouvernement du professionnel de la brigue, puisqu’un gouvernement vraiment politique est le gouvernement de ceux qui n’ont aucun titre à gouverner.

 

3) Types de gouvernement

 

L'aristocratie est le gouvernement des biens nés, et quand ces « meilleurs » sont les plus riches, ce qui est souvent le cas, l'aristocratie est le gouvernement de la richesse, la ploutocratie. La gérontocratie est le gouvernement sur le modèle du pouvoir des aînés sur les jeunes dans les familles. La technocratie, ou épistémocratie, est le gouvernement sur le modèle du pouvoir des savants sur les ignorants dans les écoles. Au gouvernement de la paternité, de l'âge, de la richesse, de la force ou de la science qui ont cours dans les familles, les tribus, les ateliers ou les écoles, qui proposent leurs modèles pour l'édification des formes plus larges et plus complexes de communauté, il faut un pouvoir en plus. Ce pouvoir en plus, cela peut être le règne du pasteur divin. Mais cela peut être aussi le règne du hasard divin, c'est-à-dire le tirage au sort des gouvernants, la démocratie.

 

 La démocratie, ou le pouvoir du peuple, n'est ni un type de constitution, ni une forme de société. Le pouvoir du peuple n'est pas le pouvoir de la population réunie, ou le pouvoir de la majorité de la population, ou le pouvoir des classes laborieuses. La démocratie est le pouvoir de ceux qui n'ont pas plus de titres à gouverner qu'à être gouverné, de ceux qui n'ont comme titre à gouverner que le titre anarchique, de ceux qui sont désignés par le sort. La démocratie est le pouvoir de n’importe qui.

 

 4) Démocratie et police

 

La police est le gouvernement sans la politique, le gouvernement sans la démocratie. La police est le gouvernement des plus anciens et pas plus, ou le gouvernement des mieux nés et pas plus, ou le gouvernement des plus riches et pas plus, ou le gouvernement des plus savants et pas plus. Et si le pouvoir des anciens est plus qu'une gérontocratie, si le pouvoir des bien nés est plus qu’une aristocratie, si le pouvoir des riches est plus qu'une ploutocratie ou si le gouvernement des savants est plus qu’une technocratie, autrement dit si ces pouvoirs sont non seulement  des polices mais des pouvoirs proprement politiques, c'est que ces pouvoirs reposent aussi sur le pouvoir de ceux qui n'ont aucune capacité, aucun titre qui prédispose plus à gouverner qu'à être gouverné, c’est que ces pouvoirs sont  le pouvoir de ceux qui n'ont pas de raison naturelle de gouverner sur ceux qui n'ont pas de raison naturelle d'être gouvernés. Le pouvoir des « meilleurs » ne se légitime que par le pouvoir des égaux. Le gouvernant légitime est alors un homme sans propriété, que seul un heureux hasard a appelé à cette place. La société inégalitaire ne fonctionne que grâce à une multitude de relations égalitaires. La politique requiert de l'égalité, ce que la démocratie politique lui apporte.

 

 Pour qu'il y ait de la politique, il faut donc un titre d'exception qui s'ajoute aux titres de la naissance, de la richesse ou du savoir. La richesse n'a pas le pouvoir de s'excéder elle-même. La naissance y prétend, mais elle ne le peut qu'au prix de sauter de la filiation humaine à la filiation divine, fondant le gouvernement des pasteurs, qui résoud le problème en supprimant le politique. Reste alors l'exception ordinaire, le pouvoir du peuple, qui est le pouvoir de n'importe qui, l'indifférence des capacités à occuper les positions de gouvernant ou de gouverné. La démocratie n'est ni une société à gouverner ni un gouvernement de la société, mais cet ingouvernable sur quoi tout gouvernement doit se découvrir fondé.

 

5) L’oligarchie (ou le gouvernement de quelques-uns)

 

Toutes les sociétés sont organisées par le jeu des oligarchies, puisque les gouvernements s'exercent de la minorité sur la majorité. La représentation, qu'elle prenne la forme de la démocratie directe ou la forme de la démocratie représentative, est une forme d'oligarchie, la représentation des minorités qui ont les titres à s'occuper des affaires communes.

 

La représentation est le moyen pour l'élite d'exercer au nom du peuple le pouvoir qu'elle est obligée de reconnaître (mais ce pouvoir du peuple ne saurait s'exercer sans ruiner le principe du gouvernement).

 

L'élection est l'expression du consentement qu'un pouvoir demande (et qui n'est véritablement consentement qu'à être unanime).

 

 La démocratie représentative, qu'il vaut mieux qualifier de régime constitutionnel pluraliste, est une forme mixte de fonctionnement de l'État, initialement fondée sur le privilège des élites « naturelles » et détournée peu à peu de sa fonction par les luttes démocratiques.

 

 Le suffrage universel est aussi une forme mixte, née de l'oligarchie, détournée par le combat démocratique et perpétuellement reconquis par l'oligarchie qui propose ses candidats et quelquefois ses décisions au choix du corps électoral (sans jamais pouvoir exclure que le corps électoral se comporte comme une population de tirage au sort).

 

 6) La sphère publique

 

Dès que les gouvernements sont obligés de se figurer aux yeux de tous comme instance du commun, il existe une sphère publique, sphère de rencontre et de conflit entre la logique de la police, c'est-à-dire la logique du gouvernement « naturel » des compétences sociales, et la logique de la politique, c'est-à-dire la logique du gouvernement de n'importe qui.

 

Le gouvernement tend à rétrécir cette sphère publique, à en faire son affaire privée, en rejetant du côté de la vie privée les interventions des acteurs non étatiques, car cette répartition du public et du privé assure la domination de l'oligarchie dans l'État et dans la société.

 

 Au contraire, l'élargissement de la sphère publique fait reconnaître comme égaux et sujets politiques ceux que la loi rejetait dans la vie privée des êtres inférieurs, en incapacité politique, et fait reconnaître le caractère public de certains espaces et relations jusqu'alors à la discrétion du pouvoir de la richesse. Le combat pour l’élargissement de la sphère publique, ce sont les luttes pour inclure comme électeurs et éligibles ceux que la logique policière exclut, ceux qui n'ont pas de titres à participer à la vie publique parce qu'ils n'appartiennent pas à la « société » (les femmes confinées à la vie domestique, les salariés soumis aux maîtres qui les font travailler). Le combat pour l’élargissement de la sphère publique, ce sont aussi les luttes contre la logique naturelle du système électoral, où la représentation est celle des intérêts dominants, les élections étant destinées au consentement, avec les candidatures officielles, les fraudes électorales, et le monopole de fait des candidatures. Le combat pour l’élargissement de la sphère publique, ce sont aussi les luttes pour affirmer le caractère public d'espaces, de relations et d'institutions considérées comme privées, ainsi « le mouvement social » (si mal désigné, car présupposant comme donné une distribution du politique et du social, du public et du privé) pour les salaires, les conditions de travail, le système de santé et de retraite.

 

 La querelle sur les salaires a d'abord été une querelle pour déprivatiser le rapport salarial. Le rapport salarial n'est ni la relation de maître à domestique, ni un contrat entre deux individus privés, mais une affaire publique relevant de l'action collective, de la discussion publique et de la règle législative.

 

 Le « droit du travail » n'est pas la demande d'une assistance d'un État-providence, mais la constitution du travail comme une structure de la vie collective arrachée au seul règne du droit des intérêts privés et imposant des limites à l'accroissement des richesses.

 

 La domination oligarchique prétend séparer le domaine de la chose publique des intérêts privés de la société. Elle affirme que l'égalité ne concernerait que la sphère juridique politique constituée. Elle soutient que la souveraineté du peuple ne pourrait s'exercer que dans l'action de ses représentants et de ses gouvernants. En fait, le privé, où règnerait la liberté de chacun, est la liberté des dominants, et le public, qui appartiendrait à tous et serait purifié du privé, est une sphère publique limitée, privatisée, réservée au jeu des institutions et au monopole de ceux qui les font marcher. Les deux sphères sont séparées pour mieux être unies sous la loi oligarchique.

 

 Le mouvement démocratique est de transgression des limites, pour étendre l'égalité de l'homme public à d'autres domaines et pour réaffirmer l'appartenance à tous et à n'importe qui de cette sphère publique incessamment privatisée.

 

6) Le sujet politique

 

Le « citoyen » des clubs révolutionnaires, comme sujet politique, dénie l'opposition constitutionnelle entre citoyen actif et citoyen passif. Le travailleur devient sujet politique quand il se sépare de son assignation policière au monde privé, quand il se détache de son confinement au monde non politique.

 

Le sujet politique se définit par un intervalle entre des identités, entre différents noms de sujet. Il ne veut être ni seulement « homme », ni seulement « citoyen ». Il s'oppose à la logique policière de séparation des sphères, en jouant l'homme, c'est-à-dire l'homme privé, contre le citoyen, c'est-à-dire l'homme public, et réciproquement le citoyen contre l'homme. Plus précisément, le « citoyen » oppose l'égalité de la loi aux inégalités entre les hommes soumis au pouvoir de la naissance et de la richesse, et l' « homme » oppose l'égale capacité de tous aux privatisations de citoyenneté qui excluent telle population de la citoyenneté ou qui excluent tel domaine du règne de l'égalité citoyenne.

 

 Le processus démocratique est l'action de sujets travaillant sur l'intervalle des identités, reconfigurant les distributions du privé et du public, de l'universel et du particulier.

 

 7) Privatisation de la vie publique

 

Par la logique de l’oligarchie, ceux qui sont « destinés » à s'occuper de la vie publique et de la distribution du public et du privé sont séparés des autres et au-dessus. C'est la privatisation étatique du pouvoir de tous. Les élites de l’oligarchie justifient cette privatisation, aussi bien du droit de décider ce qui doit relever du public et ce qui doit relever du privé que du droit de participer à la vie publique, par la soi-disant nécessité d’une pureté du politique. Le processus démocratique doit constamment contrecarrer la privatisation de la vie publique, en signifiant l'impureté de la politique et en récusant aussi bien la prétention des gouvernements à incarner un principe un de la vie publique que leur volonté de circonscrire l'extension de cette vie publique. Le processus démocratique signifie donc le déplacement constant des limites du public et du privé, du politique et du social.

 

8) La démocratie dans l’oligarchie

 

Tout État est oligarchique. Mais l'oligarchie donne à la démocratie plus ou moins de place. Le système représentatif tend vers la démocratie s'il se rapproche du pouvoir de n'importe qui : mandats électoraux courts, non cumulables, non renouvelables, monopole des représentants du peuple dans l'élaboration des lois, interdiction aux fonctionnaires d'être représentants du peuple, réduction au minimum des campagnes et des dépenses de campagne, contrôle de l’ingérence des puissances économiques dans le processus électoraux. Ce que nous appelons souvent « démocratie » est un fonctionnement étatique et gouvernemental  inverse, consistant en l'accaparement de la chose publique par l'alliance de l'oligarchie étatique et de l'oligarchie économique, accaparement limité par un certain degré de reconnaissance de la souveraineté populaire et des libertés individuelles.

 

9) Le consensus contre la politique

 

Il faut de la constance civique chez les électeurs, pour persister à se mobiliser pour choisir entre des représentants équivalents de l'oligarchie d'État. La passion démocratique exprime le désir que la politique soit plus que le « choix » entre des oligarques substituables. La politique est un domaine d'options contradictoires. Mais, avec la chute de l'URSS et l'affaiblissement des luttes, s'installe une vision consensuelle. Il y aurait une seule réalité, celle de l'économie, c'est-à-dire l’illimité du pouvoir de la richesse.

 

La gestion gouvernementale consisterait, de manière schizophrénique, à supprimer les freins à la circulation du capital tout en soumettant ce que cette circulation a d'incontrôlable, à supprimer les limites nationales à l’expansion du capital tout en soumettant cette expansion aux limites des nations. La tâche des oligarques est de gérer les effets sur la population de la « nécessité mondiale » (cette nécessité historique inéluctable est la conjonction de deux nécessités, celle de l'accroissement illimité de la richesse et celle de l'accroissement du pouvoir oligarchique). La gestion de cette nécessité suppose deux conditions, celle que cette population soit une et objectivable, c’est-à-dire que cette population ne constitue pas un peuple, avec ses divisions, ses métamorphoses, son imprévisibilité, et la condition que cette population choisisse ce qui est proposé par les experts. L'alliance oligarchique de la richesse et de la science réclame décidément tout le pouvoir.

 

10) Le « populisme » comme discrimination contre toute opposition

 

Mais la division de la population, qui est chassée des principes par les oligarques, revient par tous les côtés. C'est d’abord l'essor de l'extrême droite, des mouvements identitaires, des intégrismes religieux, qui en appellent au principe de la naissance et au principe de la filiation, à une communauté enracinée dans le sol, le sang et la religion des ancêtres. C'est ensuite la multiplicité des combats qui refusent la nécessité économique mondiale dont se prévaut l'ordre consensuel. C'est enfin le refus de l'approbation de propositions pourtant défendues par les « experts » unanimes, refus qui s’exprime par exemple lors du référendum sur la constitution européenne.

 

Les oligarques expliquent l’ensemble de tous ces phénomènes par le terme discriminatoire de « populisme ». Pour eux, le populisme est le « regroupement » de toutes les formes de sécession par rapport aux consensus dominant, que ces formes relèvent de l'affirmation démocratique ou qu'elles relèvent des fanatismes raciaux ou religieux. Pour les oligarques, ces « regroupements » s'expliqueraient par l'ignorance et par l'attachement au passé, en vrac le passé de la religion des ancêtres, le passé des idéaux révolutionnaires ou le passé des avantages sociaux (les « privilèges »).

 

Le mot discriminatoire de « populisme » cache la contradiction entre la légitimité populaire et la légitimité savante, la difficulté du gouvernement de la science à s'accommoder de la démocratie. L’utilisation du mot «populisme » révèle et cache le souhait de l'oligarchie de gouverner sans peuple, c'est-à-dire sans division du peuple, sans politique. Pour les oligarques, gouverner signifie liquider la politique en combinant deux volontés de liquider la politique, la volonté de favoriser l’illimitation de la richesse et la volonté de réserver à la seule oligarchie les tentatives de limiter cette illimitation de la richesse (favoriser le désencastrement de l’économie par rapport au politique et se réserver uniquement  à soi-même la critique de ce désencastrement).

 

11) La foi comme unique argument

 

Il est vrai que l'accroissement du capital et les intérêts des investisseurs ont leurs lois, mais que ces lois soient des lois historiques générales et inéluctables, cela est affaire de foi. Croire que la préservation des ressources naturelles ou que la misère  ne se régleront que par le laisser-faire est bien un fait de croyance. L' « ignorance » reprochée au peuple n’est que son manque de foi. La foi historique a changé de camp. Elle semble aujourd'hui l'apanage des gouvernants et de leurs experts, car elle seconde leurs compulsions à se débarrasser du peuple et de la politique. Les gouvernants se déclarent simples gestionnaires des retombées locales de la « nécessité historique mondiale », leur article de foi, ce qui leur permet d'expulser le supplément démocratique.

 

12) L’invention de non-lieux (l’Europe, les médias, certaines institutions de la décentralisation, etc.)

 

Les gouvernants inventent des institutions qui ne sont pas des Etats, qui ne sont donc comptables devant aucun peuple. Ils dépolitisent ainsi les affaires politiques en les plaçant dans des lieux qui sont des non-lieux, des lieux qui ne laissent pas d’espace à l'invention démocratique de lieux polémiques. Les Etats et leurs experts peuvent alors tranquillement s'entendre entre eux. Les oligarques étatiques veulent des espaces interétatiques affranchis des servitudes de la légitimité nationale et populaire.

 

13) Le renforcement de l’Etat

 

L'affaiblissement des États-nations est un trompe-l'oeil. L'État abdique ses privilèges devant l’exigence de libre circulation des capitaux, mais les retrouve pour fermer ses frontières à la libre circulation des pauvres en quête de travail.

 

La guerre à l'État-providence n’est pas la fin de l'assistance et le retour à la responsabilité des individus et aux initiatives de la société civile. Les institutions nées des combats démocratiques et gérées par les représentants des cotisants sont présentées comme des dons abusifs d'un Etat paternel et tentaculaire. En luttant contre cet Etat paternel et tentaculaire mythique, on attaque en fait les institutions de solidarité non étatiques qui étaient aussi des lieux de formation et d'exercice d'autres compétences, d'autres capacités à s'occuper du commun et de l'avenir commun que celles des élites gouvernementales, et on remplace ces institutions décentralisées de solidarité par la croissance d’un monstre constitué par des institutions hypercentralisées et bureaucratiques. Le résultat est le renforcement d'un Etat qui devient par exemple directement comptable de la santé et de la vie des individus. Le même Etat qui lutte contre l'État-providence se mobilise pour faire rebrancher une femme en état végétatif persistant. Il n’y a donc pas de retrait de l'État.

 

 14) Le mouvement démocratique

 

L'opposition simpliste entre l’assistance étatique, montrée du doigt, et l’initiative individuelle, idéal à atteindre, masque les enjeux, qui sont l'existence de formes d'organisation de la vie matérielle de la société qui échappent à la logique du profit et l'existence de lieux de discussions des intérêts collectifs qui échappent au monopole du gouvernement savant.

 

Ces enjeux sont présents dans le mouvement de 1995, mouvement démocratique qui met en son centre la question de la compétence des incompétents, de la capacité de n'importe qui à juger des rapports entre individu et collectivité, entre présent et avenir. Un mouvement politique brouille les frontières entre individu et collectif, entre politique et social, ce qui perturbe l'entreprise oligarchique de distribution des lieux et des compétences.

 

 Mais aussi, déplacer des frontières, extraire la composante proprement politique, universaliste, d'un conflit particulier d’intérêts en tel point de la société, c'est aussi être menacé d'y rester cantonné, d'aboutir de fait à la seule défense des intérêts de groupes particuliers en des combats singuliers. On a du mal à lier la légitimité de tel combat à celle d'autres combats, de construire l'espace démocratique de leurs convergences de sens et d’action.

 

15) La haine de la démocratie

 

Cet embarras de l'oligarchie et ces difficultés de la démocratie permettent de comprendre les manifestations intellectuelles de la fureur antidémocratique, là où existe un parti intellectuel auquel sa place dans les médias donne du pouvoir, aussi bien dans les interprétations au jour le jour que dans la formation de l'opinion dominante. Le discours antidémocratique des intellectuels parachève l'oubli consensuel de la démocratie à quoi travaillent l'oligarchie étatique et l'oligarchie économique. Le « gouvernement de n'importe qui » est voué à la haine interminable de tous ceux qui ont à présenter des titres au gouvernement des hommes, que ce soit des titres de naissance, de richesse ou de science, et qui veulent profiter de ces titres à gouverner pour augmenter leur pouvoir et satisfaire leurs intérêts.

 

 Pouvoir étatique et pouvoir de la richesse se conjuguent en une gestion savante des flux d'argent et de population en essayant de réduire les espaces de la politique. Mais, réduire ces espaces, effacer l'intolérable et indispensable fondement du politique dans le « gouvernement de n'importe qui », c'est risquer de voir resurgir les pouvoirs de la naissance et de la filiation, les pouvoirs des peuples de Dieu. C'est la terreur exercée par l'islamisme radical contre une démocratie qu’il identifie aux Etats oligarchiques de droit. C'est l'appui à l'État oligarchique étasunien en guerre contre cette terreur, au nom d'une démocratie assimilée à la liberté des pères de famille obéissant au commandement de Dieu et armés pour la défense de leurs propriétés. C'est la sauvegarde, contre la « perversion démocratique », d'un principe de filiation, que certains identifient à la loi divine d’un peuple particulier. Destruction de la démocratie au nom du Coran, expansion guerrière identifiée à la mise en oeuvre du Décalogue, haine de la démocratie assimilée au meurtre du pasteur divin : toutes ces figures de la haine de la démocratie nous obligent à retrouver la puissance propre à la démocratie. Cette puissance est l'action qui sans cesse arrache au gouvernement oligarchique le monopole de la vie publique et à la richesse la toute-puissance sur les vies, l’action contre la confusion des pouvoirs de l’oligarchie et de la richesse en une seule loi de domination.

 

16) Une société nouvelle en germe?

 

 L'exigence démocratique a longtemps été recouverte par l'idée d'une société nouvelle dont les éléments seraient formés au sein de la société actuelle. Les formes capitalistes de production et d'échange formeraient ainsi les conditions matérielles d'une société égalitaire et de son expansion mondiale. Cette vision soutient le socialisme, l'espérance d'un communisme ainsi que l'espérance d'une démocratie des multitudes, où les formes immatérielles de la production et leur concentration dans la communication forment une population nomade de producteurs et une intelligence collective capables de faire exploser les barrières de l’ « Empire ». Comprendre ce que démocratie veut dire, c'est renoncer à cette foi.

 

17) Egalité des intelligences ou magistère de la pensée ?

 

L'intelligence collective produite par le système de domination n’est que l'intelligence de ce système. La société inégale ne porte pas en son flanc une société égale. La société égale est l'ensemble des relations égalitaires qui se tracent ici et maintenant à travers des actes singuliers et précaires. La démocratie est nue dans son rapport au pouvoir. Elle n'est fondée dans aucune nature des choses. Elle n'est garantie par aucune forme institutionnelle. Elle n'est portée par aucune nécessité historique. Elle ne porte aucune nécessité historique. Elle n'est confiée qu'à la constance de ses propres actes. Cela suscite du courage, donc de la joie, chez ceux qui savent partager avec n'importe qui le pouvoir égal de l'intelligence. Cela suscite de la peur, donc de la haine, chez ceux qui se sont habitués à exercer le magistère de la pensée.

 

 

 

 

 

 

 

Dernière mise à jour de cette rubrique le 14/04/2008

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